DeLillo glace l'Amérique

DeLillo glace l'Amérique

L’Américain Don DeLillo signe son grand retour avec Zero K, un roman où des personnages hantés par la mort cherchent à lui échapper grâce à la technologie, faisant rimer cryogénie avec immortalité. Déjà décortiqué par la critique emblématique du New York Times, Michiko Kakutani, le nouveau roman serait selon elle, un chef-d’œuvre. Il devrait paraître en France courant 2017.

La journaliste américaine décrit dans ses premières lignes un récit «somber and cooly futuristic». Zero K revient sur certaines craintes propres à notre époque, que l'auteur avait déjà pointées dans ses romans précédents : peur des attentats (déjà évoquée dans L'Homme qui tombe), les affres causés par la guerre en Irak (décrits dans Point Oméga), l'existence d'extraterrestres (un des sujets de L'Etoile de Ratner). Don DeLillo n'est pas devin, mais est sans aucun doute un grand visionnaire.

Dans le monde dystopique de Zero K, certains scientifiques proposent à ceux qui peuvent se l’offrir une forme d’immortalité conditionnelle : la congélation de leurs corps, dans l'attente d'une solution miraculeuse qui les ramènerait à la vie, dans un monde meilleur. Le narrateur, Jeffrey, rend ainsi visite à son père pour lui faire ses adieux. Ce dernier, Ross, millionnaire, et sa femme Artis, atteinte de plusieurs maladies graves, souhaitent être cryogénisés par la société Convergence. L'entreprise sombre et mystérieuse et ses couloirs construits par DeLillo rappellent à Michiko Kakutani les labyrinthes dans lesquels se perd Alice au pays des merveilles. Comme l'héroïne de Lewis Carroll, les protagonistes vont chercher une issue hors d’un monde. Mais dans leur cas, la délivrance dépend entièrement de la technologie, et d'hypothétiques découvertes futures qui permettraient non seulement de sortir les volontaires du frigidaire, mais surtout de les ramener à la vie.

Une question futuriste ? Celle-ci se pose déjà aujourd’hui. Il existe dans le monde six sociétés semblables à celle de Zero K, et qui proposent le même service à un paramètre essentiel près : leurs clients s’y font congeler après leur mort (et non avant, comme dans le roman). Pour Max More, président de la société Alcor, installée en Arizona, la cryogénisation serait, somme toute, «une simple extension des soins médicaux intensifs». Don DeLillo remue ainsi le présent pour prévoir le futur, et rappelle donc aux vivants ce qui se déroule, ou risque de se dérouler, sous leurs yeux. Comme le souligne Michiko Kakutani dans sa critique, «Zero K suggère que l'espoir que la technologie puisse apporter une solution au problème de la mortalité (comme la religion le fit) relève à la fois d’un délire et d’une dangereuse distraction de l'instant présent».

Don DeLillo avait déjà abordé la peur de la mort et les prétentions de la technologie à la résoudre. Dans Bruits de fond, il décrivait un couple confronté à la question : qui survivrait le mieux à la mort de l’autre, qui s’accommoderait le mieux de mourir le premier ? Au centre, l'apparition sur le marché noir d'une pilule, Dylar, qui supprimerait justement, ou tout du moins "contrôlerait", la peur de mourir. Dans Zero K, qui poursuit les mêmes thèmes, la maîtrise de cette peur devient un suicide assisté par la cryogénie.

La critique de Michiko Kakutani, dans le New York Times (en anglais)

Amélie Cooper