Fin de partie pour Les Éditions de la Différence

Fin de partie pour Les Éditions de la Différence

Triste nouvelle dans le monde de l’édition. Les Editions de la Différence, fondées en 1976, ont été mises en liquidation le 20 juin 2017.

Le tribunal n’a pas accédé à la demande de redressement sollicitée par Claude Mineraud, le président de la société qui aura tenté une restructuration de la maison depuis 2011. La relance de la mythique collection de poésie en poche « Orphée » en 2012 n’avait pas suffi à redresser les comptes.

Pour la rentrée littéraire, une nouvelle traduction du Livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa par Marie-Hélène Piwnik était attendue. Celle-ci ne pourra donc être honorée...

Voici la lettre inquiète écrite en novembre 2012 par Colette Lambrichs, co-fondatrice et directrice littéraire de la maison :

« Sombres jours »

Tenir le cap contre vents et marées alors que la civilisation qui nous a façonnés se délite de tous les côtés, tel est notre pari. Serons-nous assez intelligents, assez astucieux, moulés dans un acier à l'alliage suffisamment trempé pour résister à la folie destructrice dans laquelle s'engouffrent avec un masochisme consommé les pays européens sous la férule d'une Allemagne qui impose sa loi ?

Regardez, dans le domaine de l'édition qui nous occupe, ce qui a retenu l'attention de tous les journaux, de toutes les émissions télévisées prétendues culturelles, c'est le tirage astronomique (36 millions d'exemplaires) du roman érotique de cette Anglaise, une certaine E.L. James, paru d'abord sur internet.

N'est-ce pas la préfiguration inquiétante de la « culture » de masse à laquelle les géants du marché veulent soumettre le livre ? Ne sera bientôt pris en considération que ce qui intéresse le plus grand nombre car, dans le même temps, le réseau des libraires qui s'attachent à promouvoir et défendre des ouvrages d'une autre ambition sont fragilisés économiquement par la suprématie des grands groupes qui leur imposent une concurrence insoutenable. Vous tous, lecteurs curieux, soucieux d'échanger avec des gens compétents dans votre voisinage de l'intérêt de telle ou telle nouveauté, de tel ou tel auteur, sans vous laisser atteindre par le tintamarre organisé, prenez conscience du monde dans lequel nous entrons sans résistance.

Bientôt les commandes des Fnac seront centralisées et un petit comité parisien jugera des livres qui seront présents dans leurs divers magasins. Terminée l'autonomie des responsables, terminée l'autorisation de mettre en avant des titres anciens, terminée la possibilité pour les représentants des maisons d'édition de susciter l'intérêt de l'un ou l'autre chef de rayon pour un écrivain injustement laissé pour compte. Rationalisation, uniformisation, soumission aux diktats d'un système, sont partout les maîtres mots.

 À ce propos, sort, à point nommé, dans notre collection de poche « Minos », un petit volume de Fernando Pessoa, intitulé Commerce et civilisation. Singulier, surprenant Pessoa qui s'exprime ici sur un terrain où on ne l'attend pas. Le poète aux hétéronymes collaborait, à Lisbonne, à la Revue de Commerce et de Comptabilité. Ce sont ses articles qui sont ici rassemblés. La lecture attentive de son analyse, en 1926, de la relation entre l'organisation du commerce et le développement de la culture dans toute société nous ramène, par déduction, à  l'état actuel de cette relation. Et force est de constater que si nous acceptons la dictature des multinationales dans le domaine du commerce, nous serons bientôt les numéros comptabilisés d'une vaste statistique en comparaison desquels les anti-héros de Orwell ou de Huxley seront de pâles pionniers.

Peut-on regarder le monde qui nous entoure, après y avoir été impliqué avec l'idée de conquête propre à toute initiative humaine et en ayant adhéré aux valeurs de cette conquête, sans s'interroger, grâce au recul d'un éloignement volontaire, sur la pertinence de cette adhésion ? C'est l'objet du retour sur soi auquel se prête Pierre Nahon dans Mais peut-on vivre sans illusions. Marchand envié et jalousé sur la scène parisienne dans les années quatre-vingt, il défendit et promut avec sa femme, Marianne, les artistes majeurs du mouvement des Nouveaux Réalistes (Arman, César, Yves Klein, Niki de Saint-Phalle, Tinguely) à la Galerie Beaubourg, d'abord, puis au Château des Fleurs, à Saint-Paul de Vence. Résidant aujourd'hui à Venise, il médite sur le passé en faisant le point sur sa jeunesse, ses prises de conscience lors de la guerre d'Algérie, son engagement auprès des artistes, en contemplant les Tintoret et autres Titien…

La reparution du volume 2 des Nouvelles complètes de Henry James réjouira tous ceux qui le recherchent depuis plusieurs années. Les quatre tomes sont donc tous à nouveau disponibles et je ne doute pas que cette ambitieuse entreprise éditoriale – toutes les nouvelles de James traduites par un seul traducteur, Jean Pavans – restera parmi les œuvres maîtresses des Éditions de la Différence. Signalons, au passage, la reprise en 12 volumes de cette intégrale, organisée d'une manière thématique dans la collection « Minos », dont 6 tomes sont d'ores et déjà parus.

Imaginons maintenant le sémillant François Busnel inviter dans son émission « La Grande Librairie » Matthew Arnold pour Éternels étrangers en ce monde et Rubén Darío pour Parcours poétique, respectivement les volumes 224 et 225 de la collection « Orphée » qui viennent de sortir de presse. Quel scoop serait-ce ! Assis posément, Matthew Arnold, rouflaquettes artistement peignées, raie au milieu partageant sa chevelure ondulée, le regard clair, dirait : 

Ils t'ont contredit, t'ont sifflé, mis en pièces ?

De bien meilleurs que toi ont connu ce destin.

Ils ont tiré à boulets rouges, ont passé leur chemin,

Ont mené la charge brutale, pour enfin s'abîmer.

Repartez donc à la charge, et taisez-vous !

Que les vainqueurs, à leur arrivée,

Quand tomberont les forteresses de la sottise,

Découvrent ton cadavre au pied de la muraille !

Que répliquerait notre animateur décontracté à cet homme sévère, pétri de doutes, qui faisait peu de cas du monde dans lequel il vivait et dont l'œuvre, ainsi que nous le signale son traducteur, Pascal Aquien, se mesure à celle de Keats, Browning ou Wordsworth ? Peut-être lui demanderait-il : « À quoi sert-il de vous lire aujourd'hui ? Vous êtes mort en 1888 et beaucoup d'eau a coulé sous les ponts » sans savoir que le poète avait déjà donné sa réponse en 1879 : « … pour vous aider à interpréter la vie, vous consoler et vous soutenir ».

Quant à Rubén Darío, avec ou sans moustache, avec ou sans chapeau de conquistador, il ne serait pas venu :

Et je rentrai à Paris. Je retournai vers l'ennemi

terrible, centre de la névrose, nombril

de la folie, foyer de tout surmenage,

où je tiens sagement mon rôle de sauvage

enfermé dans ma cellule de la rue Marivaux,

ne confiant qu'en moi-même et protégeant le Moi.

Et comment je l'ai protégé, Madame !… N'étais-je pas

ce que les parisiens appellent une poire ?…

Jusqu'à mon réduit viennent me chercher les intrigues,

les petites misères, les trahisons amies et les ingratitudes. Ma maudite vision sentimentale du monde m'opprime le cœur, et je suis la proie de la moindre canaille.

Ce « prince des lettres espagnoles », mort en 1916 dans son Nicaragua natal, a trop de naturel pour se prêter à ces jeux de société. « Être sincère, c'est être puissant », dit-il de lui-même, ainsi que le cite, dans la préface, son traducteur Jean-Luc Lacarrière. Celui qui libéra la poésie espagnole de sa gangue et insuffla une tonalité française dans la littérature sud-américaine mérite qu'on le redécouvre comme une merveille qui  s'est nourri du meilleur des esprits de son temps.

Achevons cette missive, déjà trop longue, en signalant la parution du livre de Jean Clair, Le Temps des avant-gardes, qui rassemble une grande partie des chroniques parues dans la revue l'Art vivant qu'il dirigea de 1969 à 1975, ainsi que des articles publiés dans la NRF au cours de ces mêmes années. Nous en reparlerons plus longuement dans la Newsletter de décembre, de même que des deux livres pour enfants qui paraissent à la Saint-Nicolas : celui de Jacques Bellefroid, L'Ogre et les grenouilles, illustré par Jean Mineraud et celui de Michel Butor et Titi Parant, Les Trois Châteaux

Que la colère vous garde ! 

Photo : DR