Homère, Melville et Shakespeare, sources poétiques de Bob Dylan

Homère, Melville et Shakespeare, sources poétiques de Bob Dylan

Absent lors de la remise des prix en décembre dernier, Bob Dylan, dernier prix Nobel de littérature, a transmis le 5 juin à l’académie suédoise son discours de réception, oraison littéraire où les grandes figures de la littérature européenne tiennent une place de choix.

Au lendemain de la consécration inattendue du chanteur sous les ors de la salle de la Bourse de Stockholm, une seule question agitait les cénacles littéraires et musicaux… Une icône de la pop méritait-t-elle la plus haute distinction des lettres ? La composition de chansons folk est-elle soluble dans la littérature ? En 4 000 mots, dans un monologue de 27 minutes sur fond de piano, le chanteur a répondu à sa manière à ces querelles doctrinales.

« Quand j’ai reçu le prix Nobel de littérature, je me suis demandé quel était précisément le lien entre mes chansons et la littérature. Je voulais y réfléchir et découvrir la connexion. Je vais tenter ici d’exposer ces pensées », a déclaré l’auteur-compositeur dans sa « leçon ». Débutant par un hommage au jeune chanteur rock Buddy Holly tragiquement mort à 22 ans -son premier coup de foudre musical-, puis à Leadbelly, figure folk qui l’avait beaucoup inspiré, Bob Dylan a ensuite égrené de nombreux auteurs et titres de classiques, « appris à l’école primaire ».

« Don Quichotte, Ivanhoë, Robinson Crusoë, Les Voyages de Gulliver, Le conte de deux cités, et tout le reste (...). Je me suis servi de tout ça quand j'ai commencé à écrire des textes pour chansons. » Parmi ces monuments littéraires, le chanteur en distingue trois : l’épopée marine d’Herman Melville, Moby Dick, À l'Ouest, rien de nouveau, roman pacifiste d’Erich Maria Remarque et L'Odyssée d’Homère. De Moby Dick, Bob Dylan retient le « syncrétisme des voix narratives » et le thème de la renaissance illustré par la survie d’Ismaël au naufrage, « flottant sur la mer dans un cercueil ».  « Un symbole à l’œuvre dans nombre de mes chansons », a-t-il argué sans donner d’exemples. Dans l’œuvre d’Erich Maria Remarque, c’est le rôle engagé de l’artiste documentant la guerre qui le séduit, et chez Homère les multiples invitations à l’aventure, à l’errance et à la confrontation avec le danger.

« La sensation contre la théorie »

Le musicien a ensuite entamé ensuite un plaidoyer pour la sensation contre la théorie, pour le cœur contre l'esprit. « Si une chanson vous émeut, c'est tout ce qui compte. Je n'ai pas besoin de savoir ce qu'une chanson veut dire ». Et parfois au risque de la tautologie, « les chansons, contrairement à la littérature sont destinées à être chantées et non pas lues », a-t-il avancé,  les comparant aux pièces shakespeariennes faites pour la représentation scénique. Bob Dylan a invité ainsi le public à aborder ses textes « par l’écoute », rejoignant l’invocation homérique à la muse : « Chante en moi, Ô muse, conte moi une histoire ». 

John Donne, poète-prédicateur contemporain de Shakespeare et chef de file de la poésie métaphysique fait aussi partie des invités littéraires du discours de l’auteur-compositeur, ce dernier clamant à propos de ses vers : « Je ne sais pas ce qu’ils veulent dire, mais ils sonnent bien. Et c’est là tout l’enjeu d’une chanson à texte ». 

Bob Dylan, barde des temps modernes ? Eludant un débat sur les qualités littéraires de ses chansons, il a en tout cas affirmé la prééminence de leur caractère poétique. « Il a reçu le prix pour avoir créé, dans le cadre de la grande tradition de la musique américaine, de nouveaux modes d'expression poétique »a expliqué la secrétaire générale de l'Académie, Sara Danius. « Son discours est extraordinaire et, comme l'on pouvait s'y attendre, éloquent. », a-t-elle enfin conclu sur son blog. L’attente, elle, a été longue pour les pontes de la prestigieuse institution. Six mois pour que le musicien rende public son discours, in extremis, avant la date fatidique du 10 juin, après laquelle il perdait droit à la gratification de 819 000 euros accompagnant le prix. Le copyright accompagnant le discours du lauréat et traditionnellement propriété des académiciens suédois, a, lui, été conservé par l'artiste...

Pour le moment, aucune traduction française n'est disponible, mais l’intégralité du discours en anglais est en ligne sur le site des Prix Nobel. 

Delphine Allaire

Photo : Frazer Harrison/ Getty Images/ AFP