Prix Nobel : un juré de l'Académie suédoise s'explique

Prix Nobel : un juré de l'Académie suédoise s'explique

« Il faut redonner sa place, dans la littérature, à quelque chose qui dépasse le livre et l’écriture : l’art de la parole.» Jeudi 15 novembre, au cercle Suédois à Paris, un juré du Nobel, Horace Engdahl, a donné quelques explications sur la nomination très controversée de Bob Dylan comme prix Nobel de littérature.

Après un dîner suédois quelque peu arrosé, l’académicien a expliqué pourquoi le jury du Nobel avait choisi Bob Dylan : « Il faut redonner sa place, dans la littérature, à quelque chose qui dépasse le livre et l’écriture : l’art de la parole. La poésie était chantée jusqu’au XVIIIème siècle environ. » Et de donner l’exemple, en Suède, du poète et troubadour suédois Carl Michael Bellman, qu’Horace Engdahl considère comme l’un des plus importants de cette époque en Suède : « Lui aussi a composé avec l’aide de la musique de son temps, s’inspirant de mélodies, de musique française, d’opéras comiques, de vaudevilles, ou encore de Rousseau. Comme Dylan, il a fait de longs poèmes, avec la même richesse de langage, de thèmes… » Dommage qu’à cette époque, ni Alfred Nobel, ni même son arrière grand-père, n’avaient été conçus…
Par ailleurs, a poursuivi l’académicien pour justifier son choix, les chansons de Bob Dylan sont à l’opposé du narcissisme qui caractériserait l’« ère » littéraire actuelle : « Ce qu’il décrit dans ses chansons, ce n’est jamais lui-même. (…) Il n’y en a aucune où on le reconnaitrait. »

Le vote n’aurait donné lieu à aucune tension au sein de l’académie, a assuré le juré. Et pour cause : « Cette discussion a été entamée il y a quatre ans. La procédure est très longue. Quand un candidat apparaît sur une première liste, il faut attendre plusieurs années, prendre le temps de lire, relire, digérer une œuvre. Cette année, la décision s’est faite sans conflit. » Ce qu’il faut comprendre : pour être unanime, votons lentement !

Longtemps, l’homme de lettres ne fut pas favorable à attribuer le prix Nobel à un Américain. En 2008, alors secrétaire perpétuel de l’Académie suédoise, il avait déclaré, s’attirant les foudres d’intellectuels outre-Atlantique: « L’Europe est encore au centre du monde littéraire. Les Etats-Unis sont insulaires et isolés, ils ne traduisent pas assez et ne participent pas au dialogue des littératures ». Que s’est-il donc passé entretemps, qui fasse raviser Horace Engdahl ? Au Magazine littéraire, il a expliqué que ses propos concernaient « la culture littéraire de l’Amérique et pas ses écrivains ». Ce qu’il leur reprochait, ne nous y trompons pas, « c’est le fait qu’aux Etats-Unis, on traduit peu et mal. Ce qui est bien traduit est publié dans des éditions très restreintes. La littérature mondiale n’est pas connue aux Etats-Unis ». Oubliée l’influence proustienne de Kerouac ? Et Bukowski ? Ne se serait-il jamais lancé sur les traces de Céline ? Pas exactement. Ce qu’aurait pointé Horace Engdahl, ce ne sont pas les écrivains, en qui il reconnaît une influence étrangère, mais « l’univers critique » des Etats-Unis, qui ne concerne, pourtant, en rien le prix Nobel. Et de rebondir avec flegme : « [Cet isolement] n’est pas vrai pour Dylan car son œuvre est emprunte des textes de poètes du monde entier ». En 1961, par exemple, Bob Dylan « a vécu à New-York chez un couple et seul dans leur grande bibliothèque il a dévoré La Tentation de saint Antoine de Flaubert, Leopardi, Dante, Ovide. Ses chansons sont empruntes de toutes ces influences. » Bob Dylan lui aurait donc fait changer d’avis…

Simon Bentolila

 

 

Photo : Horace Engdahl jeudi 15 décembre 2016 au Cercle Suédois à Paris ©Simon Bentolila