De l'art africain à Picasso: l'inventaire d'Apollinaire

De l'art africain à Picasso: l'inventaire d'Apollinaire

Si l'on met parfois en doute ses talents de critique, Apollinaire avait sans nul doute un oeil libre et curieux, célébré à l'Orangerie.

Immense poète, mais critique médiocre : telle a été pendant longtemps la réputation d'Apollinaire. Du moins en France. Car en Allemagne, en Italie, en Russie, aux États-Unis, ses Méditations esthétiques étaient davantage lues, même si c'était à la manière d'un bréviaire du cubisme, ce qu'elles ne sont pas. « Des passages lyriques admirables », c'est ce que trouvait dans ce livre un des hommes censés s'y connaître le mieux, D. H. Kahnweiler, ajoutant toutefois dans une lettre à Raymond Queneau, en 1960 : « Mais ce ne sont que de vagues bavardages. » Et Braque, à qui pourtant Apollinaire avait consacré un des premiers articles en 1908, lors d'une exposition chez Kahnweiler, précisément, se serait laissé aller jusqu'à dire : « Je ne crois pas qu'il comprenait grand-chose à la peinture. Il était incapable de reconnaître un Rubens d'un Rembrandt. » Le marchand historique des cubistes n'était guère plus clément : « Apollinaire était un admirable poète. Je puis le dire puisque je suis son premier éditeur ; mais d'abord il ne connaissait rien à la peinture et ensuite il avait une sorte de besoin maladif de raconter des choses contraires aux faits. » Aussi n'est-ce que dans les années 1990 que les écrits critiques d'Apollinaire, dispersés dans d'innombrables journaux et revues, ont été réunis, par Pierre Caizergues et Michel Décaudin, dans deux volumes de La Pléiade. L'édition des Chroniques d'art qu'avait procurée L.-C. Breunig en 1960 n'avait été que très partielle : « Il a fallu couper », prévenait l'éditeur dans sa préface, car bien des notices « sont d'un intérêt éphémère ». Or c'est peut-être bien ce côté « éphémère » qui fait le charme et la poésie de ces centaines d'articles, qui s'échelonnent de 1902 à la mort d'Apollinaire, en 1918. Seules les Méditations esthétiques ont été publiées par Apollinaire de son vivant, un montage de textes publiés antérieurement, un livre-collage, en somme. Comme Le Flâneur des deux rives, paru l'année de sa mort, ou La Vie anecdotique, publiée bien plus tard.

Toute sa vie, Apollinaire aura été journaliste, tirant de ses innombrables collaborations l'essentiel de ses ressources. Conscient du caractère « éphémère » de cette production, il tenait à en conserver de larges parties, découpant la plupart de ses articles, les montant sur onglet, les accolant les uns aux autres, avec l'intention d'en faire non pas des livres d'esthétique, car l'esprit de système lui était totalement étranger, mais des recueils de méditations sur ce qu'il aimait en art. Son ambition n'étant pas d'être critique d'art, mais écrivain d'art.

C'est donc non pas « Apollinaire et les peintres de son temps » que nous présentent, au musée de l'Orangerie, Laurence des Cars, Claire Bernardi et Cécile Girardeau, mais bien « le regard du poète », résolument partiel et partial. Apollinaire et ses peintres. Certaines lacunes sont aussi significatives que la présence massive de Picasso, en qui il reconnaît dès avant la Première Guerre l'artiste majeur de son époque. Dans l'ensemble, toutefois, le choix paraît des plus éclectique : Braque, Picasso, Metzinger, Juan Gris, De Chirico, Marie Laurencin, des statuettes africaines. Les « phares », qui illumineront tout son parcours. Est-il néanmoins possible de leur trouver un commun dénominateur ? À peine. Encore que les peintres non figuratifs sont mieux représentés que les autres. Et c'est sans doute aussi la désinvolture à l'égard de la tradition, le refus de tout académisme, la volonté d'explorer des voies nouvelles, l'avant-gardisme, qui les unit plus ou moins.

L'ami de Fantômas

La première étape est biographique Elle évoque, à travers les multiples portraits qu'ont laissés d'Apollinaire Picasso, Matisse, Max Jacob, Chagall, Metzinger, Delaunay, Duchamp, Marcoussis, Laurencin, le douanier Rousseau, ses relations avec ses amis peintres, à l'instar de sa Correspondance avec les artistes, éditée par Laurence Campa et Peter Read (Gallimard, 2009). Elle permet également d'apercevoir le poète en photo, avec sa mère, son demi-frère, Annie Playden (la jeune Anglaise de « La chanson du mal-aimé »), Marie Laurencin, Louise de Coligny-Châtillon, Madeleine Pagès, Jacqueline Kolb, épousée en mai 1918, mais aussi de le découvrir dans un petit film, tourné le 1er août 1914, au moment où l'annonce de la mobilisation l'oblige à rentrer précipitamment de Deauville et à interrompre le reportage qu'il devait effectuer pour Comoedia avec son ami dessinateur André Rouveyre. Le cinéma sera d'ailleurs une de ses passions ; il manifestera un goût particulier pour les films fantastiques de Georges Méliès ou les histoires de vampire de Louis Feuillade. Et il sera, en 1912, un des fondateurs de la Société des amis de Fantômas, avec Max Jacob et Jean Cocteau.

Peu encombré par une formation classique, mais curieux de tout, Apollinaire est plus libre dans son approche et dans ses jugements que la plupart de ses contemporains et plus apte que d'autres à s'émerveiller de la nouveauté quelle qu'elle soit. Médiocrement emballé par les outrances des futuristes, réservé - pour des raisons politiques plus qu'esthétiques - à l'égard de ce qu'il devine des activités dadaïstes, il choisit André Derain, un des fondateurs du fauvisme, comme illustrateur pour son premier livre, L'Enchanteur pourrissant, dont les textes avaient d'abord paru dans Le Festin d'Ésope, une des nombreuses revues fondées par le poète, seul, où avec des amis, voire des mécènes. Un regard en liberté, qui lui fait apprécier aussi bien Raoul Dufy, qui fournira les bois pour Le Bestiaire ou Cortège d'Orphée, que les décors et les costumes de Natalia Gontcharova pour Le Coq d'or, chorégraphié par Michel Fokine pour les Ballets russes sur la musique de Rimski-Korsakov, ou les dessins pour une reprise d'Ubu roi au répertoire du Théâtre des Pantins. Car il n'y a guère de frontière, pour lui, entre l'art savant et l'art populaire, entre la haute culture et ce que l'on appellera - bien plus tard - la contre-culture, entre l'art européen et l'art africain. Les surréalistes se souviendront de cette leçon.

Classique de la modernité

Avec la distance qui est la nôtre, ces choix pourront presque paraître d'un modernisme fort classique. En effet, pour Apollinaire, la peinture a partie liée avec la poésie, voire la musique. Il n'est donc pas très sensible à la peinture qu'il appelle « littéraire », « intellectuelle », comme parfois celle de Picabia ou de Duchamp. Ce dernier, notamment, lui semble pousser à l'extrême le caractère conceptuel de ses oeuvres, au risque « de faire une peinture ésotérique, sinon absconse ». Et de rappeler le mot de Poussin : « La peinture n'a pas d'autre but que la délectation et la joie des yeux. » C'est aussi en classique de la modernité que le poète a conseillé Paul Guillaume, rencontré en 1911, alors que celui qui deviendra un des marchands et collectionneurs les plus fortunés n'a que 19 ans. Apollinaire l'initie à De Chirico, le met en rapport avec Picasso, Matisse, Derain, Van Dongen. L'échange de lettres, resté inédit et publié à l'occasion de cette exposition par Laurence Campa et Peter Read (1), permet de suivre l'ascension fulgurante de cet homme, qui sut conjuguer intuition artistique et stratégie commerciale, et de mesurer les différences qui existent entre le galeriste et le poète dans l'approche de la modern ité. La rencontre est d'autant plus éclairante qu'une partie des tableaux que Guillaume a achetés sur les conseils d'Apollinaire ont été légués, après moult péripéties, au musée de l'Orangerie.

Quelques poèmes de l'artiste 

Renseignements : Apollinaire, le regard du poète, au musée de l'Orangerie.

Robert Kopp

(1) Correspondance, Guillaume Apollinaire, Paul Guillaume, éd. Gallimard, « Art et artistes », avril 2016.

Illustration : Portrait d'Apollinaire par Picasso, en 1908 ©MATHIEU RABEAU/RMN-GRAND PALAIS (MUSÉE PICASSO DE PARIS)/SUCCESSION PICASSO 2016