Le tiroir des livres

Le tiroir des livres

Le peintre Bernard Buffet, à qui est consacrée une rétrospective, fut un grand lecteur. L'ami de Giono et de Simenon a souvent collaboré avec des écrivains de son temps.

On n'imagine pas que l'artiste qui consacra des expositions à L'Enfer de Dante, au Quichotte, à Vingt mille lieues sous les mers, à L'Odyssée n'ait pas été un grand lecteur. Son biographe Jean-Claude Lamy le décrit en boulimique à l'approche de la vingtaine, que ce soit de romans populaires dont Rouletabille ou Sherlock Holmes sont les héros ou d'écrits de grands peintres, du Journal de Delacroix à la correspondance de Van Gogh.

Et puis comment aurait-il pu partager la vie d'un Pierre Bergé, si féru de littérature, sans en être influencé ? Leur première nuit, les deux jeunes gens la passèrent dans un petit hôtel de la rue des Canettes dont ils apprendront que la tenancière, dont ils ne savaient rien, n'était autre que Céleste Albaret, gouvernante de Proust...

Il avait lu Le Diable au corps de Radiguet, dont l'immoralité l'enchantait. Dire que quelques années après, envoyant son Buveur au jury du prix de la critique, il fut gratifié d'être « un Rimbaud ou un Radiguet de la peinture » au motif que son tableau était jugé funèbre... Quand de jeunes critiques tel Michel Ragon raillaient le « misérabilisme » de Buffet, Jean Cocteau prenait fait et cause pour lui, exaltait sa figure dans le poème « Gisant debout » : « [...] Que son fidèle ami lointainement me sache/ Bernard bourreau pensif accoudé sur sa hache ». Vialatte l'a loué en ses chroniques ; l'académicien Jean Dutourd, peintre défroqué, jugea que si Buffet avait eu un maître d'envergure, tel le Greco à l'écoute du Tintoret, il aurait été un classique au lieu d'un primitif ; Louis-Ferdinand Céline, lorsqu'il fut question d'une édition de grand luxe de Voyage au bout de la nuit en 1952, ayant souhaité que les illustrations fussent confiées à Bernard Buffet, le peintre fit le voyage de Meudon pour le rencontrer mais, à la suite des atermoiements de Gallimard, le projet échoua. Céline jugea alors Buffet trop sûr de son génie et le rangea « avec sa cour de pédés alcooliques » dans la meute qui avait juré sa perte...

Aymé, Sagan, Perec...

D'autres écrivains encore. Une fois même, en 1955, dix d'un coup ! Dorgelès, Carco, Arnoux, Bauer, Mac Orlan, Queneau, Salacrou, Hériat, Billy, sans oublier Giono : les dix de la Société littéraire des Goncourt, réunis chez Drouant pour voter, se laisseront scruter par Buffet pour un grand portrait de groupe. En dépit du fond bleu, ils n'en furent pas moins « buffetisés », ce qui leur valut d'être raillés par la presse satirique comme de sinistres sires. Et puis Louise de Vilmorin, Edmonde Charles-Roux, Françoise Sagan, pour qui il créa les décors du Rendez-vous manqué, Marcel Aymé, pour qui il oeuvra avec la création de Patron, Maurice Druon, dont il illustra Les Mémoires de Zeus... Georges Perec s'est lui souvenu de Buffet à l'instant d'écrire son Je me souviens. Celui-ci y est même le 220e des 480 souvenirs consignés .

Parmi les écrivains qui ont croisé la route de Buffet, deux se détachent du lot. D'abord Jean Giono. Pierre Bergé, qui les présenta, a su résumer leur lien : « Il admirait chez l'écrivain ses étonnantes effusions lyriques, alors que Giono recherchait peut-être chez le peintre la mesure et l'austérité dont il avait besoin. » On n'imagine pas plus opposés. Mais comment ce compagnonnage aurait-il pu rester sans influence, les lumières du bureau de l'un étant visibles depuis l'atelier de l'autre ? En 1951, alors qu'il achevait son Hussard sur le toit, Giono avait mis à la disposition de Buffet et Bergé une maison à Manosque. Puis, jusqu'en 1954, le peintre loua une ancienne bergerie dans les parages. Hermétique au non-figuratif, Giono reconnut qu'il lui arrivait de s'identifier aux créatures de l'artiste, non dans leur tristesse mais dans leur vérité.

Après avoir gravé cent vingt planches pour les Chants de Maldoror de Lautréamont, Buffet s'attela à vingt et une pointes sèches destinées à une édition du plaidoyer pacifiste de Jean Giono, Recherche de la pureté. Il fut aussi à ses côtés pour portraiturer Gaston Dominici lorsque l'écrivain couvre son procès pour l'hebdomadaire Arts, et il peignit pour le théâtre Marigny les décors du Cheval fou, inspiré à Giono par la poésie de Walt Whitman.

Georges Simenon occupa aussi une place de choix dans les amitiés littéraires de Buffet. En 1955, le chorégraphe Roland Petit propose à Simenon d'écrire un ballet sur le Minotaure. Le livret de ce « ballet policier », avec inspecteur, meurtre et cadavre, et surtout une fenêtre donnant sur une fenêtre, s'intitulait La Chambre. Musique Georges Auric, décors et costumes Bernard Buffet. Un triomphe au théâtre des Champs-Élysées qui scella une durable amitié entre les deux hommes.

Simenon, un « oeil fabuleux »

Simenon aimait retrouver dans l'univers de Buffet sa quête de l'homme dépouillé de tout, à commencer par les artifices sociaux. Dans son énorme maison suisse, Simenon avait accroché aux murs ses Lorjou et ses Buffet, non loin des Vlaminck et des Matisse. En 1964, il écrivait Le Petit Saint, dont on peut assurer que c'est son seul roman lumineux. Le rôle-titre est celui du narrateur, Louis Cuchas, un artiste peintre qui doit son surnom à la vive quiétude qui se dégage de sa personne. Il accède à la renommée sans rien renier de ce qui reste du sel de ses émotions. En privé, l'écrivain ne dissimulait pas que son peintre empruntait à Chagall et à Zadkine ; il avait également songé à Lorjou. Mais quand la presse l'interrogea, soucieux de brouiller les pistes, il cita d'autres peintres, à commencer par Buffet.

Lorsque j'avais rencontré Bernard Buffet à la galerie Maurice Garnier pour lui demander ce qu'il avait en commun avec l'écrivain, il m'avait répondu : « Simenon est un vrai nouveau riche, au sens non péjoratif du terme. Comme moi, il apprécie le clinquant et le luxe avec mauvais goût, ce qui est plutôt sympathique. Mais il aime la peinture sans en faire étalage. Il l'aime avec sa spontanéité, son instinct et sa sensualité et non pas intellectuellement. Son goût est intuitif, soutenu par un oeil fabuleux et une grande mémoire visuelle. » Nul doute que Simenon en aurait dit autant de Buffet. Le critique du Figaro Pierre Mazars ne s'y était pas trompé qui, voulant défendre les paysages désincarnés exposés chez Maurice Garnier en 1976, au grand dam des tenants de la traditionnelle ligne Buffet, dressa un parallèle qui dut combler l'intéressé : « Est-ce qu'on reproche à Simenon ses derniers livres parce qu'ils ne ressemblent en rien aux Maigret ou à Quartier nègre ? »

Une complicité les unissait, mais elle demeurait dans l'implicite. Ainsi, un soir qu'ils se trouvaient avec leurs épouses attablés au Moulin-Rouge, l'écrivain accepta de se rendre en coulisses à l'invitation des danseuses à condition d'être accompagné par son ami ; un long moment après, quand ils regagnèrent leur table, les silencieux sourires de Simenon, homme à femmes réputé, en disaient long. Mais Bernard Buffet, lui, souriait pour une autre raison. Car il était le seul à savoir : les danseuses avaient fait venir le romancier à elles pour lui faire dédicacer des livres...

Illustration : Portrait de Pierre Bergé, 1950 ©COLLECTION PIERRE BERGÉ/DOMINIQUE COHAS/ADAGP, PARIS 2016

À VOIR

RÉTROSPECTIVE BERNARD BUFFET, Musée d'Art moderne de la ville de Paris, av. du Pdt-Wilson, Paris (16e), jusqu'au 26 février. Catalogue édité par Paris Musées, 258 p., 44,90 E.