L'établi des mots

L'établi des mots

On apprend à jouer du piano, à danser, à peindre, à chanter… et pourquoi pas à écrire ? L’idée que l’écriture se transmet – comme toute autre pratique artistique – a germé en France ces cinq dernières années. 

Il faut avouer qu’en France on déclare souvent qu’écrire ne s’apprend pas. Et finalement, si avec un peu de confiance, de partage et de pratique, on pouvait éradiquer ce préjugé ? En janvier, une nouvelle école a ouvert ses portes rue Dante à Paris, l’école Les Mots, installée dans une ancienne boutique rénovée dans un style clair et épuré, un lieu idéal pour le travail. Elle a été imaginée par Elise Nebout, ancien membre de l’accélérateur de start-up Numa, et Alexandre Lacroix, directeur de la rédaction de Philosophie Magazine, qui anime des ateliers d’écriture depuis treize ans à Sciences-Po. Alexandre Lacroix nourrit l’idée de développer une école d’écriture depuis longtemps : « J’ai vu à quel point on est seul quand on écrit ». Isolé pendant parfois plusieurs années avec son manuscrit en cours d’écriture, l’écrivain débutant n’échange jamais sur la construction de son livre. L’école donne la possibilité de partage autour de textes, avec le projet de « revenir au temps où les écrivains se rencontraient dans les cafés », rouvrir des lieux de transmission de la littérature. Les séances sont l’occasion de parler des problèmes que pose l’écriture, des problématiques « qu’il est difficile à partager dans la vie de tous les jours », explique l’écrivain Alice Zeniter.


«C’est une école de la pratique»​, 
Élise Nebout, Les Mots

Les Mots s’inspire du modèle des cours de creative writing à l’anglo-saxonne.  Ainsi la plupart des grands écrivains américains d’aujourd’hui sont passés par des ateliers avant d’y enseigner. Aux Etats-Unis, l’écriture est transmise de génération d’écrivains en génération. Les Mots propose une formule identique « mais avec la French Touch, entre bienveillance et exigence, poursuit Elise Nebout. On ne veut pas que les participants soient terrorisés par les fautes d’orthographe. On leur apporte une méthode. On propose aux animateurs une charte pédagogique… ce ne sera jamais des cours théoriques. Le but est de pratiquer l’écriture puis de reprendre son texte en fonction des retours de l’écrivain et du groupe. On y va, on se confronte à la page blanche, c’est une école de la pratique. Les auteurs choisissent leur thème. L’idée est à la fin de produire un objet littéraire. »

Faire ses gammes

De la pratique donc. « C’est un atelier, tout le monde est à son établi et écrit, commente le psychologue et écrivain Tobie Nathan. Il faut prendre ce qu’il y a de bon dans la technique  mais pas se laisser déborder par la technique. L’écriture c’est de l’art mais aussi une technique, il faut faire ses gammes. »
Les sessions de 10 cours de deux heures animées par des écrivains coûtent 300 euros, prix modique dans le secteur car certains ateliers – comme ceux de la NRF ou du Figaro – facturent au minimum 1500 euros.
Le prix est également révélateur de l’état d’esprit de l’école. «J’aimais l’idée, que ce soit un prix abordable », explique Alice Zeniter.  On est loin de l’atelier chic pour gens de bonnes familles, les participants ont un profil très divers. « On voulait que les gens puissent se l’offrir», confirme Alexandre Lacroix. 

Un espace de liberté

Et qu’en pensent les participants ? Ils ont tout âge, viennent de tout milieu, et pour certains se frottent pour la première fois à la création littéraire. Certains, au contraire, sont des rédacteurs professionnels qui, comme Claire, ont « un peu perdu le goût de l'écriture » dans leur pratique.  Les commentaires sont enthousiastes. Pour Claudia : « Les participants sont talentueux, l'ambiance est chaleureuse, détendue. Tobie Nathan m'a permis sans que cela soit délibéré d'explorer certaines thématiques que je n'aurais sans doute pas abordées dans un autre contexte. C'est le cas je crois pour d'autres participants. L'animateur est donc crucial.  L'atelier d'écriture est un espace de liberté, d'écoute, de découverte de soi et du monde, une aventure tant imaginaire qu'intérieure. Je crois qu'elle peut se tricoter à l'infini, et permettre à certains de faire éclore et même aboutir des projets ambitieux. » 

 


«Donner la possibilité d’une discussion entre artisans»,
David Meulemans, Draftquest

De la pratique, de la bienveillance, du partage sont les ingrédients de la réussite de ces ateliers. Draftquest propose un dispositif identique mais cette fois-ci sur internet. Draftquest  a été conçu en 2012 au Labo de l’édition par David Meulemans  qui est un éditeur des Forges de Vulcain. Avec la complicité de Martin Winckler, il met à disposition des vidéos, des conseils et des exercices. Objectif : se lancer dans un projet et écrire une cinquantaine de pages en deux mois. Toutes les contributions sont publiques, chaque participant peut commenter les textes présentés. Davis Meulemans fait le même constat sur la solitude de l’écrivain : « L’isolement pousse les auteurs à faire les mêmes erreurs ». Une dizaine – voire parfois une trentaine – de réactions par texte publié contribue à améliorer le travail fourni. Explications de David Meulemans, qui a fait une thèse de philosophie sur la psychologie de la créativité : « Le but est d’écrire un roman, je ne comprends pas les ateliers où on écrit des textes sur un thèmes en dehors d’un projet. On donne quelques conseils. On écrit son texte et on s’ouvre à la bienveillance des autres. En dehors d’un projet, on risque de tourner au plaisir bourgeois. Il faut donner la possibilité d’une discussion entre artisans. Moi je suis la main qui encourage les bonnes pratiques. On n’a pas à dire “j’aime” ou “je n’aime pas”. Il faut encourager les pratiques bienveillantes et artisanales. »

L'écriture valorisée dès la primaire

L’atelier en ligne est participatif et gratuit. Pour Martin Winckler, qui vit à Montréal, cet aspect est très important. La France à ses yeux est encore « une société d’ancien régime, pyramidale et élitiste. Aussi un atelier très cher reste une sélection par l’argent. » L’écrivain souligne également le rapport complexe des Français avec la littérature, et de comparer avec les pays anglo-saxons. « Les anglophones sont beaucoup moins inhibés que les Français parce dès l’école primaire on les encourage à écrire et on les valorise, alors qu’en France, on dénigre les gens qui écrivent. En France, les professeurs disent:  “Vous ne serez jamais Proust ni Flaubert donc pourquoi vous écrivez ?”. Ce n’est pas quelque chose qu’on entend dans les pays anglo-saxons » 

Enrica Sartori