Montaigne aujourd'hui

Montaigne aujourd'hui

Philosophes et écrivains n'ont cessé de lire et de commenter les Essais , depuis leur première publication en 1580. Mais l'oeuvre de Montaigne ne s'est laissée enfermer dans aucun système et a ainsi traversé le temps sans jamais perdre son actualité.

Depuis Mlle de Gournay, sa fille d'alliance, chaque génération s'est fait son Montaigne en piochant dans les Essais tel ou tel chapitre, et Montaigne n'a jamais quitté l'actualité. Pascal s'est disputé avec lui dans l' Entretien avec M. de Saci comme s'il était son adversaire le plus vivant. Malebranche a jugé indispensable de le réfuter longuement dans la Recherche de la vérité . Au début de la IIIe République, on s'en est pris à son conservatisme politique et à son légitimisme monarchique. Si son influence devait être combattue, c'est qu'elle s'imposait. En 1892, pour le troisième centenaire de sa mort qui a coïncidé avec la disparition de Renan, on a fait d'eux des confrères en dilettantisme. En 1933, cependant, pour le quatrième centenaire de sa naissance, la République ne lui a plus cherché querelle, mais l'a définitivement canonisé grâce à l'évolution que Pierre Villey avait discernée dans sa pensée : du stoïcisme au scepticisme et à l'épicurisme. Ainsi était-il assagi, rendu inoffensif.

Gide voyait en lui le Goethe français ; Charles Du Bos, « le plus grand Européen de la littérature française » ; Albert Thibaudet, « le père de l'esprit critique ». Ces interprétations relèvent sans doute du malentendu ou même du contresens, mais la littérature vit de quiproquos. Les philologues, par un effort « sisyphéen », cherchent à reconduire les textes à leur sens originel. Or, d'une part, ils n'y parviennent jamais, d'autre part, on n'arrête pas le progrès, si l'on peut appeler progrès la succession des lectures qui renouvellent et déforment, tirent à nous les grands écrivains.

Quand j'avais 20 ans, le dernier Montaigne était l'althussérien révélé par Jean-Yves Pouilloux dans Lire les « Essais » 1969, sur le modèle de Lire « Le Capital » : c'était un Montaigne rebelle à l'ordre humaniste dans lequel on le rangeait depuis Pierre Charron en extrayant de son désordre des maximes morales ; un Montaigne réfractaire à l'évolution philosophique qui permettait de l'expliquer aux écoliers depuis Brunetière et Villey. Pouilloux revenait au texte, à son tranchant. C'est à ce Montaigne-là que j'ai été initié, très éloigné des leçons de pieuse sagesse qu'on y apprenait depuis plusieurs générations.

Le parangon de l'intertextualité. Depuis, il y en a eu d'autres. Le mien a été le parangon de l'intertextualité. Nous découvrions dans les Essais - encore mieux que chez Rabelais - le comble du dialogisme à la Bakhtine, depuis la citation jusqu'au plagiat. « Nous ne faisons que nous entregloser » : ce Montaigne-là n'ignorait ni la théorie du texte ni les sophistications de la linguistique. Nous fîmes de lui un nominaliste et un prophète de la pan-rhétorique alors régnante : on ne sort pas du langage, du commentaire et de l'interprétation. Tout cela est dans les Essais , mais aussi autre chose. On en était là en 1980, pour le quatrième centenaire des livres I et II.

Vers 1992, pour le nouveau centenaire de sa mort, un autre Montaigne s'imposa, justement le Montaigne de l'Autre avec un grand A, celui du voyage, des « Cannibales », des « Coches ». En fait, Lévi-Strauss l'avait déjà pris comme patron auprès de Rousseau dans Tristes Tropiques, ce Montaigne sensible à la différence plus qu'à l'identité, ainsi qu'à la variété des coutumes : « Et ne fut jamais au monde deux opinions pareilles, non plus que deux poils ou deux grains. Leur plus universelle qualité, c'est la diversité », suivant la conclusion définitive du livre II. L'auteur des Essais devenait l'inventeur du relativisme culturel ou du multiculturalisme : « Tout cela ne va pas trop mal : mais quoy, ils ne portent point de haut de chausses ! »

Une pensée émancipée. Il y eut aussi le Montaigne de « Sur des vers de Virgile », au centre du Montaigne en mouvement de Jean Starobinski 1982 : non seulement la thèse de l'évolution était réfutée, puisque le rouet du stoïcisme, du scepticisme et de l'épicurisme se répétait partout et toujours dans les Essais, quel que soit le thème effleuré, mais la dialectique du même et de l'autre n'aboutissait pas non plus, et le Montaigne intertextuel ou nominaliste était lui aussi congédié. Pour parler du plus intime de lui-même - son corps, son sexe -, Montaigne avait découvert qu'il devait passer par la citation des poètes latins, notamment Lucrèce et Virgile ; pour dire les choses les plus nues, il avait compris qu'il fallait les laisser entendre : « Les vers de ces deux poetes, traitant reservéement et discrettement de la lascivité comme ils font, me semblent la descouvrir et esclairer de plus près. »

Un grand texte survit dans les aléas de ses lectures. On a lu tout ce qu'on a voulu dans les Essais , et c'est très bien ainsi : cela prouve l'élan de la littérature. Si l'on cesse de se disputer à propos de son sens et de son contresens, c'est qu'elle nous devient indifférente. Ce n'est donc pas moi qui me plaindrai de l'usage ni de l'abus qu'on fait des textes, souvent en dépit de leur contexte. Je serais plus inquiet qu'on cessât de les interpréter malgré eux, parce que cela voudrait dire qu'ils ne nous parleraient plus. La meilleure défense de la littérature, c'est l'appropriation, non le respect transi.

Mais les écrivains d'aujourd'hui semblent avoir perdu l'habitude de commenter la littérature du passé. C'était jusqu'ici une tradition française : les écrivains écrivaient sur leurs prédécesseurs et passaient le relais à leurs successeurs, comme dans le Tableau de la littérature française réuni en 1939 par Malraux, où Gide avait fait le « Montaigne ». Après Michel Butor ou Michel Chailloux, qui nous a donné à lire son Montaigne ? Seul Pierre Bergounioux l'évoque brièvement dans son Bréviaire de littérature à l'usage des vivants 2004 auprès de Cervantès et de Shakespeare, louant la nouveauté et la témérité d'une pensée toujours proche de nous.

Que disent, eux, les philologues, en attendant les prochaines commémorations de 2033 ? Curieusement, après un siècle de domination de l'exemplaire de Bordeaux des Essais , l'édition de 1595 par Mlle de Gournay a retrouvé du crédit et nous est procurée dans des éditions qui ne distinguent plus les couches antérieures du texte 1580 et 1588 [lire p. 33 de ce dossier] . Comme si on voulait empêcher le lecteur de se raccrocher à une hypothétique évolution des idées de Montaigne pour accéder plus aisément à un sens ferme des Essais ; comme si on souhaitait qu'il les explore sans repères, s'égare dans leur terrain compliqué et y trace lui-même son chemin.

Désormais abordés sans grille d'interprétation d'ensemble, sans schéma surimposé, les Essais sont redevenus pour nous une masse enchevêtrée de détails, de notations et de réflexions. Comme jadis, nous y sommes sensibles à la somme infinie des observations morales. L'humilité du vaincu incite parfois un vainqueur à la magnanimité, mais il arrive qu'un vaincu soit sauvé par sa fierté. Jouant avec les écoles et les doctrines sans s'arrêter à aucune, allant et venant entre les livres et l'expérience, Montaigne est à la recherche de la vie bonne : Montaigne ou la conscience heureuse , disait Marcel Conche dans son portrait de 1964, revenu en librairie au tournant des siècles.

Le moment est modeste, réfléchi. Nous nous méfions des systèmes. Il n'y en a pas chez Montaigne : c'est pourquoi nous nous retrouvons en lui. Son affaire est « l'usage du monde », suivant le titre discret du récit de voyage de Nicolas Bouvier, emprunté aux Essais . Leur actualité, c'est celle d'une pensée émancipée, promeneuse et plurielle, d'une pensée à l'essai, ennemie de tous les fanatismes et de tous les fondamentalismes, d'une pensée politique au sens noble, portant sur l'identité de la nation par-delà les croyances et les dévotions. Si le mot n'était pas devenu suspect en français contemporain, nous n'hésiterions pas à célébrer en Montaigne le fondateur même du libéralisme. La tolérance et la liberté - la liberté négative d'Isaiah Berlin -, telles sont en effet les suprêmes valeurs exaltées dans les Essais , et même l'égalité des sexes : « Il est bien plus aisé d'accuser un sexe, que d'excuser l'autre. C'est ce qu'on dict : le fourgon se moque de la poele. »

Enrica Sartori