La critique américaine tant redoutée, Michiko Kakutani, prend sa retraite

La critique américaine tant redoutée, Michiko Kakutani, prend sa retraite

Après 34 ans de carrière à la tête des pages de critique littéraire du New York Times, Michiko Kakutani se retire. Au bonheur des auteurs, qu'elle ne ménageait jamais.

Chacune de ses critiques littéraire était reçue comme un événement dans le monde anglophone et au-delà. La critique vedette Michiko Kakutani, à la tête des pages littéraires du New York Times depuis trente quatre ans, va prendre sa retraite. La journaliste américano-japonaise, qui remporta le prix Pulitzer de la critique en 1998, était capable de signer les désaveux les plus cinglants comme des panégyriques les plus enthousiastes. Elle n’avait d’ailleurs pas l’habitude de fréquenter les auteurs qu’elle critiquait, ce qui lui donnait probablement une liberté précieuse dans ses écrits.

Elle n’hésitait pas à égratigner les auteurs les plus connus, comme Jonathan Franzen, à propos de son The Discomfort Zone publié en 2006, qu’elle considéra comme « un infâme autoportrait de l’artiste dans sa période de jeune crétin », demandant « pourquoi un lecteur serait intéressé par lire des pages et des pages racontant sa relation malheureuse ou le contenu de son esprit, important pour personne sinon lui-même, dans le seul but de se faire mousser ». Ce à quoi l’auteur avait répondu publiquement qu'elle était « la personne la plus stupide de New York ».

La « perversité du goût français »

Le prix Goncourt 2006 lui-même, Les Bienveillantes de Jonathan Littell, n’avait pas trouvé grâce à ses yeux. Alors que certains louaient un « roman remarquable », Michiko Kakutani, elle, avait décrit « une succession interminable de scènes de tortures, de mutilations, et d’autres épisodes illustrant les fantasmes incestueux et sadomasochistes du narrateur ». Malgré le succès du livre, vendu à plus de 700 000 exemplaires en France fin 2007, elle ironisait : « Qu'un tel roman ait remporté deux prix littéraires français majeurs, est un exemple de la perversité occasionnelle du goût français ».

À l’inverse, elle a fait l'éloge du livre de Colson Whitehead, The Underground Railroad paru en 2016, « un roman puissant et hallucinatoire qui offre au lecteur une compréhension bouleversante du coût humain épouvantable de l'esclavage ».

Elle était allée jusqu’à encenser le dernier tome de la série Harry Potter avant même sa sortie, ce qui fâcha J.K. Rowling qui avait mis un embargo sur la date de publication. L'auteure britannique s’était dite « stupéfiée » que le New York Times enfreigne cette règle implicite « en méconnaissance totale du souhait de millions de lecteurs ».

Critique littéraire incontournable, elle avait obtenu un long entretien avec Barack Obama en janvier 2017 sur ce que la littérature lui avait apporté, reconnaissant que les livres lui avaient permis de survivre à la Maison Blanche.

Les anglophones avaient même créé le néologisme « to be kakutanized » pour qualifier Michiko Kakutani, ce qui signifie « se voir comblé d’éloges pour un roman et cassé les jambes au suivant ». À 62 ans, Michiko Kakutani a annoncé, le 27 juillet dernier, qu’elle quittait la direction de la critique littéraire du New York Times, redevenant simple journaliste. Les auteurs du monde entier peuvent dorénavant dormir sur leurs deux oreilles.

Raphaël Georgy