Dans la toile de la Lady

Dans la toile de la Lady

En 1794, Jane Austen, l’auteur d’Orgueil et préjugés, campe dans un court roman épistolaire le portrait d’une jeune veuve frivole et manipulatrice. Aujourd’hui adapté, ce récit donne une comédie de moeurs charmeuse, mais non sans part d’ombre. Par Hervé Aubron

La comédie de moeurs apparaît comme un genre à la fois désuet et nébuleux (que serait donc une fiction sans moeurs ?). On a l’impression qu’on va passer deux heures avec une vieille tante observatrice : on reconnaîtra son coup d’oeil, mais on ne verra pas trop quoi faire de ses croquis et mots d’esprit, si ce n’est amorcer une collection assez vaine, ranger les types psychologiques ou sociaux dans un album qu’on s’empressera d’oublier. L’Américain Whit Stillman est l’un des rares cinéastes contemporains à mériter (et à revitaliser) cette étiquette : il parvient à être à la fois subtil et tranchant, ce qui n’est pas aisé. Et quand les représentants du « genre » ont plutôt tendance, en bêtes sociales, à surproduire (cas d’école de Woody Allen), lui sait s’économiser : à 64 ans, il a seulement réalisé cinq longs métrages, y compris celui-ci.

Depuis son premier film, Metropolitan (1990), sa grande affaire fut, jusqu’ici, de restituer les années 1980, celles de sa jeunesse, et l’hédonisme cafardeux de son milieu, la UHB (pour « urban haute bourgeoisie ») new-yorkaise – sa bulle d’ambition et de consumérisme, ses souples babillages et sa hantise du vide, son souci de toujours faire bonne figure. Les Derniers Jours du disco (1998) trouvait une parfaite formule, en faisant converger tous les chemins vers le night-club couru du moment, vivarium irisé où l’on n’est jamais sûr de rentrer et où l’on ne sait trop quoi faire de sa peau dès lors qu’on y est parvenu (1). Pas de personnages franchement épatants ou horribles, une moyenne douceâtre, que le cinéaste ne filme pas de haut, mais avec l’empathie qui manque si souvent à ses protagonistes : le tableau minutieux d’une certaine fadeur générationnelle et sociale.

Un mélange singulier de poivre et de sucrettes

Cette fois, il se projette dans l’Angleterre de la toute fin du XVIIIe siècle, en adaptant sous le titre Love & Friendship un court roman de Jane Austen, Lady Susan, probablement écrit en 1794. Il y a là, sans nul doute, un effet de miroir avec sa production antérieure : même futilité apparente d’une aristocratie autocentrée, mêmes trésors d’intelligence tout entiers gaspillés en stratégies salonardes, même mélange, si singulier, de poivre et de sucrettes. On pourrait même concevoir Love & Friendship comme un remake des Derniers Jours du disco, dont il réemploie les deux actrices principales, Chloë Sevigny et Kate Beckinsale (formidable). Cette dernière incarne ladite lady Susan, jeune veuve affriolante, réputée pour être manipulatrice et âpre au gain. La frivole, fauchée, débarque dans la riche demeure de son ancien beaufrère, après avoir semble-t-il brisé un couple. Et c’est parti pour d’infinies manoeuvres : elle cherche à marier sa fille à un aristocrate aussi fortuné qu’idiot, tout en titillant le jeune frère de la maîtresse de maison. Bien vite, la stratégie de lady Susan, à force de finesses, devient obscure, d’autant que les personnages secondaires foisonnent. Ironiquement, Whit Stillman les présente en rafale dès l’ouverture, sur le mode d’un herbier : leurs visages défilent, tandis que s’inscrivent leurs noms et qualités. Difficile de retenir toutes les cartes du jeu, et c’est bien le but recherché : il s’agit de s’abandonner au pur spectacle des simagrées sociales, des ruses et des revirements, déliés de leur finalité.

C’est une vraie comédie de moeurs, oui : rien que des moeurs à l’écran, rien que des parades dont le mobile, a fortiori le soubassement psychologique, est soigneusement dissimulé. Jeux de surfaces, jeux d’étiquettes, qui finissent par ramener les convenances à un théâtre de l’absurde. Cela froufroute, cela parle beaucoup, et dans une syntaxe très articulée, mais cette langue si claire ne sert qu’à faire diversion, à encore plus obscurcir la situation.

Le livre de Jane Austen est un récit exclusivement épistolaire et le cinéaste tire fort bien parti de cette contrainte pour encore creuser son ésotérisme de la sociabilité : les personnages se parlent en effet comme ils écriraient, se font messages cryptés, bristols illisibles et tournoyants. Whit Stillman garde aussi du livre le rythme nécessairement brisé du genre épistolaire, qui saute de lettre en lettre : les ellipses du film sont franches, rendant encore plus épineuses certaines scènes, dès lors qu’on ne sait pas toujours ce qui s’est entretemps réellement passé. Dernier vestige de l’épistolaire : alors que le film compte beaucoup de personnages, il pratique la plupart du temps le tête-à-tête dans des pièces closes frontalement filmées, comme des boîtes – ce qui démultiplie encore les angles morts. La futilité, à se faire si opaque, peut être drôle, mais aussi confusément angoissante. Tout est tellement en surface qu’on craint d’être sur une trappe cachant un puits sans fond ; la profondeur ou l’arrière-plan sont si conjurés qu’ils tendent au gouffre. On l’entrevoit dans l’ouverture, pour le coup nimbée d’épaisseur et de mystère, où lady Susan se réduit à une ombre, une veuve noire voilée quittant une demeure où elle a visiblement semé la zizanie – sur le perron, tout le monde est dans un état second. Entre chien et loup, l’intrigante n’est plus qu’un spectre s’en retournant vers les limbes de son coeur enclos.

Hervé Aubron

(1) Décidément atypique, Whit Stillman a lui-même transposé en romans trois de ses films. Les Derniers Jours du disco ont été publiés en France par Tristram, en 2014.

Photo : Lady Susan (Kate Beckinsale), dans Love & Friendship, de Whit Stillman ©BLINDER FILMS/CHIC FILMS/REVOLVER AMSTERDAM/ARTE FRANCE CINÉMA

À voir

Love & Friendship, un film de Whit Stillman, avec Kate Beckinsale, Chloë Sevigny, Xavier Samuel… En salle  le 22 juin.