L'écran irradié

L'écran irradié

Un film inclassable, conjuguant vues documentaires et artifices, transpose le livre de la Nobel biélorusse Svetlana Alexievitch sur la catastrophe nucléaire de Tchernobyl.

Comme les bavardages entourant son Nobel l'ont appris au grand public, les livres de la Biélorusse Svetlana Alexievitch touchent à la littérature en se gardant de toute invention. Qu'il s'agisse d'évoquer l'implication des femmes russes dans la Seconde Guerre mondiale (La guerre n'a pas un visage de femme) ou les paroles de ceux qui se souviennent, enfants, d'avoir vécu cette guerre (Derniers témoins), sa méthode ne change pas : collecter des témoignages, revenir dessus, des années durant, jusqu'à ce que, sous la vérité collective déposée comme un gel sur les mémoires, percent des vérités personnelles.

Porter cette littérature documentaire à l'écran est périlleux. Pour transposer La Supplication, où l'écrivaine interroge les témoins du désastre de Tchernobyl, le Luxembourgeois Pol Cruchten a pris des risques. Son documentaire n'en est pas vraiment un : des comédiens passent dans des champs déserts, des enfants s'alignent, comme morts, dans une cour de récréation, des animaux de dessin animé cavalent dans une forêt aux couleurs brillantes... Des artifices ? Oui, mais inscrits dans la région entourant Tchernobyl, dont les bâtiments cloqués, les usines effondrées, les routes englouties ne trouvent d'équivalent qu'en fiction (la zone interdite du film Stalker, de Tarkovski, par exemple). Selon l'un des témoins, Tchernobyl nous vient d'une ère « après la physique ». C'est ce que semblent hurler les images : nous venons après la science, après la civilisation, après toi, spectateur.

Au milieu de ces paysages, s'élèvent les voix ténues de comédiens lisant les témoignages. Et là aussi, dans le traitement des textes, l'adaptation manifeste une grande intelligence. Svetlana Alexievitch place, dès le prologue du livre, celui d'une femme racontant l'agonie de son mari, un pompier envoyé sur le toit du réacteur le jour de la catastrophe. Malgré l'horreur de ce qu'elle décrit, son témoignage vire au chant d'amour : « Il s'étouffait avec ses propres organes internes. J'enroulais ma main dans une bande et la lui mettait dans la bouche pour extraire ces choses... On ne peut pas raconter cela ! On ne peut pas l'écrire. Et c'était tellement proche... Tellement aimé... »

« Vendeurs d'apocalypse »

Le texte en version intégrale aurait écrasé le film, et le cinéaste a dû opérer des choix : le sens reste, mais les passages où la souffrance et l'amour collisionnent le plus violemment n'apparaissent pas. Pol Cruchten met en valeur ces phrases effroyables qui donnent raison à l'écrivaine quand elle évoque le génie langagier des russophones : « Ce n'est plus votre mari mais un objet radioactif. » ; « Dans les situations extrêmes, l'homme n'est pas du tout comme on le décrit dans les livres [...], ce n'est pas un héros, nous ne sommes tous que des vendeurs d'apocalypse. Plus ou moins grands. »

Photo : La Supplication de Pol Cruchten d'après Svetlana Alexievitch ©Jerzy Palacz

À VOIR

LA SUPPLICATION, Pol Cruchten, avec Dinara Droukarova, Iryna Voloshyna, 86 min. Actuellement en salle.