Lettres de feu

Lettres de feu

Conscrit en Angola durant la guerre coloniale, l'auteur portugais António Lobo Antunes écrivait quasi quotidiennement à sa femme. Ses lettres scandent aujourd'hui un film incantatoire. En salle le 19 avril

Aux trois quarts de Lettres de la guerre, on peut voir une énième colonne de fumée s'élever. Celle-ci provient d'un feu de joie allumé dans un camp militaire par des soldats avinés. Sur ce nuage grisâtre, les troupiers projettent les images d'un film qu'ils regardaient sagement dans une tente quelques secondes auparavant. Et, pendant qu'apparaissent des visages cabossés par les reliefs de la fumée, la voix off continue de réciter les lettres enflammées que le jeune António Lobo Antunes envoyait presque quotidiennement à sa femme alors qu'il effectuait son service militaire en Angola entre 1971 et 1973. Que ferai-je quand tout brûle ? C'est le titre d'un roman de 2001 de l'écrivain portugais, mais cela pourrait aussi être la grande question du film d'Ivo M. Ferreira.

Le film brûle à l'image comme sur la bande-son. Cela pourrait produire un sentiment de redondance ; or on a l'impression d'assister à une drôle de compétition. La voix off, du début jusqu'à la fin du film, n'aura de cesse de l'inonder de son flot tour à tour poétique, érotique ou trivial.

Un film de l'entre-deux

Les lettres sont si belles qu'elles en deviennent imposantes, voire encombrantes pour le réalisateur, qui justifie la présence de ses images en redoublant d'effort dans leur composition. Cela donne d'abord quelques plans tirés au cordeau - d'une joliesse presque gênante, à la lisière du roman-photo en noir et blanc, alors que le monde filmé est à feu et à sang. Ferreira prend le risque de ce curieux contraste, s'y confronte et, de cette situation d'inconfort, tire malgré tout un beau film.

Lettres de la guerre est un film tiraillé. Entre l'Angola et le Portugal, alors que, dans chacune de ses lettres, le jeune Antonio se lamente de ne pouvoir être auprès de sa femme. Entre le texte et l'image, puisque le réalisateur oscille entre une illustration des lettres lues et des scènes battant la campagne. Fidèle au sous-titre de la correspondance, « De ce vivre ici sur ce papier décrit », le film se maintient dans un entre-deux, sillonne des limbes (on peut alors penser à Apocalypse Now), lorsque, par exemple, un soldat se dépouille de ses vêtements avant de s'enfoncer, le regard hagard et le fusil à la main, comme un somnambule dans la forêt. Il en va de même avec le rythme du récit, flottant dans un temps comme suspendu. Alors que la voix off scande les dates des lettres, la répétition de ces jalons calendaires inocule une cadence proche de la litanie, faisant basculer le texte du côté de l'incantation.

Les visages projetés sur la colonne de fumée fonctionnent comme les emblèmes du film lui-même, fait de superpositions et d'écartèlements : fantomatiques comme la menace invisible (à l'écran, point d'ennemi) et comme les apparitions fantasmées de la fem me d'Antonio ; déformés comme les corps des soldats mutilés et comme le film lui-même, avec ses multiples déchirures.

À VOIR

LETTRES DE LA GUERRE, Ivo M. Ferreira, avec Miguel Nunes, Margarida Vila-Nova, en salle le 19 avril.

À LIRE

LETTRES DE LA GUERRE, António Lobo Antunes, traduit du portugais par Carlos Batista, éd. Christian Bourgois, 504 p., 26 E.