L'inquisition au Japon

L'inquisition au Japon

Le réalisateur de La Dernière Tentation du Christ revient à sa fibre religieuse en adaptant un roman nippon consacré aux persécutions des chrétiens dans l'archipel. En salle le 8 février.

De son vivant, Shûsaku Endô (1923-1996) était l'auteur le plus populaire du Japon. Ses livres étaient traduits en vingt-cinq langues, Graham Greene le considérait comme un écrivain majeur, et il manqua de peu le prix Nobel de littérature. Publié en 1966, Silence est considéré comme un de ses romans les plus importants. Il retrace la répression dont furent victimes les missionnaires européens et les chrétiens japonais, au début du XVIIe siècle, et le romancier aborde la question (pas si inactuelle) du martyre. Pendant vingt ans, Martin Scorsese n'a eu de cesse de vouloir porter à l'écran ce drame d'une intensité poignante. Après bien des tribulations, le film voit enfin le jour (lire ci-contre).

Pour comprendre la raison d'un tel engouement, il faut se souvenir que le cinéaste a été séminariste. Or renoncer à la prêtrise a laissé un sentiment de défection, une nostalgie du sacré qui hante ses films les plus profanes. Ses héros, qu'ils soient psychopathe ou tueur récidiviste, ont mal à l'âme. Leurs blessures évoquent des stigmates, leur descente aux enfers rappelle un chemin de croix.

Dieu reste silencieux

En 1633, une très mauvaise nouvelle parvient à Rome. Le père Ferreira, supérieur des jésuites au Japon, aurait abjuré sa religion sous la torture. Trois jeunes prêtres, refusant de croire à l'apostasie de leur ancien maître, se rendent au Japon pour en avoir le coeur net. Peu après leur arrivée, l'un d'eux, le père Rodrigues, est trahi et se retrouve en prison. Dans ses lettres (une partie du roman est épistolaire), il s'interroge. « La nature veut que les hommes soient de deux sortes : les forts et les faibles, les saints et les médiocres, les héros et ceux qui les persécutent. » À quelle catégorie appartient-il ? Dieu lui donnera-t-il le courage d'endurer le supplice de la fosse où l'on vous suspend la tête en bas tandis que votre sang s'écoule par deux incisions derrière les oreilles ? Dieu reste silencieux.

Le nombre des convertis avait connu une progression extraordinaire depuis François Xavier, le jésuite basque envoyé par Ignace de Loyola. Les pères ouvraient des écoles, des séminaires, mais aussi se mêlaient de politique, s'immisçaient dans le commerce. Le shogunat décida d'interdire le christianisme dans l'archipel. L'époque n'étant pas à la sensiblerie, les méthodes utilisées égalèrent celles de l'Inquisition espagnole.

Dans cette ambiance de terreur, un grand nombre de convertis renièrent le Christ. Mais avaient-ils réellement cru en un Dieu aussi étranger à leur culture, à leur pratique, à leur mentalité ? Shûsaku Endô, qui avait reçu le baptême enfant pour plaire à sa mère, interrogea sa foi toute sa vie. En 1950, il fut un des premiers Japonais à profiter des échanges d'étudiants. Inscrit à la faculté des lettres de Lyon, avec le projet d'étudier les écrivains catholiques du XXe siècle, surtout Mauriac et Bernanos, il fut confronté au racisme antijaponais, vivace après guerre, tomba en dépression et se mit à cracher du sang. De retour au Japon, il subit l'ablation d'un poumon et lutta pendant des années contre la tuberculose. Ces longues hospitalisations achevèrent de modifier son regard sur l'homme. Il serait toujours du côté des malades, des faibles, des lâches et des idiots ; en somme, des antihéros.

Shûsaku Endô a laissé une oeuvre où l'érotisme et la foi, la souffrance et la volupté se mêlent à l'humour noir. Il se situe aux antipodes des moralistes confits en dévotion. Ni mystique ni théologien, cet écrivain nous interpelle rudement, tel le Greene de La Puissance et la Gloire, et ses livres méritent d'être redécouverts. Puisse ce film y contribuer.

Photo : Le père Ferreira (Liam Neeson) aurait été contraint d’abjurer sa foi sous la torture ©KERRY BROWN/2016 PARAMOUNT PICTURES

À LIRE

SILENCE, Shûsaku Endô, traduit du japonais par Henriette Guex-Rolle, éd. Folio, 304 p., 8,20 E. Le Fleuve sacré, Scandale, La Fille que j'ai abandonnée sont disponibles en poche.

MYSTIQUE DE LA TRAHISON

En adaptant Silence, Martin Scorsese s'astreint à un lourd cahier des charges : les persécutions, dans le Japon du XVIIe siècle, des chrétiens - Nippons convertis et missionnaires portugais. La foi et le doute sont au cinéma des objets retors, susceptibles de verser dans le verbeux ou le pompier. Scorsese achoppe sur ces deux travers : visages, monologues et sermons affectés, horribles supplices de martyrs, ralentis, vues aériennes grandioses. L'auteur du Loup de Wall Street trouve toutefois le salut dans la trahison - qui nourrit l'une des principales méditations du récit : consentir à trahir pourrait-il constituer le comble du sacrifice et de la sainteté ? C'était déjà l'obsession de La Dernière Tentation du Christ, autre chromo tourmenté qui faisait de Judas le plus méritant des apôtres. Dans Silence, on découvre la cérémonie du fumi-e (littéralement « marcher sur une image »), qui consistait à demander aux chrétiens putatifs, pour s'innocenter ou abjurer, de piétiner des médailles figurant le Christ ou la Vierge. Il y a là comme l'allégorie d'une angoisse scorsésienne : que sa tentation de l'imagerie ait en effet plombé le souffle de la croyance (en Dieu ou dans le cinéma) et qu'il ait finalement envie de piétiner ses propres icônes. D'abord trahir par l'image, puis trahir ses propres images : in extremis, la croûte décolle. Hervé Aubron

EN SALLE
À VOIR

SILENCE, un film de Martin Scorsese, avec Andrew Garfield, Liam Neeson...En salle le 8 février 2017.