Une vie revisitée

Une vie revisitée

Une vie de Maupassant est adapté au cinéma par Stéphane Brizé avec Judith Chemla qui crève l'écran. Par Emmanuel Burdeau

Stéphane Brizé n’est pas le premier à porter Une vie à l’écran. En 1958, Alexandre Astruc montrait une Jeanne Le Perthuis des Vauds d’une ingénuité confinant à l’aveuglement et un Julien de Lamare plus brute encore que chez Maupassant. Maria Shell interprétait l’une, et Christian Marquand l’autre. Aujourd’hui leur succèdent Judith Chemla et Swann Arlaud. Non seulement cette nouvelle Jeanne est plus évaporée que celle d’Astruc, et ce Julien assez penaud pour demander pardon – scène qui ne figure pas dans le livre – après la découverte de son infidélité avec Rosalie, mais les deux cinéastes n’ont presque pas retenu les mêmes épisodes : un cas d’école, pour qui étudierait l’évolution de l’adaptation depuis la fin de son âge classique jusqu’à sa dernière modernité.

C’est qu’Alexandre Astruc tenait la chronique d’un couple, alors que Stéphane Brizé privilégie, à travers la perspective de la seule Jeanne, la volatilité des affects et le sentiment d’une existence qui échappe au point de paraître se dérouler devant soi comme un film. Le cinéaste rennais est, par là, fidèle à une méthode que La Loi du marché a achevé de révéler à un large public. Il juxtapose des scènes. Il poursuit une sècheresse secouée ici et là de lyrisme, un cinéma qui, tirerait-il son origine d’un livre, saurait demeurer sans phrases. Stéphane Brizé aime se tenir en retrait. Il y a chez lui quelque chose de voyeur, voire d’un peu crapuleux : se souvenir d’Entre adultes, fable sur l’échange pervers des places au sein des scénarios de désir. Cette attitude d’observateur curieux mais supposément impartial trouve ici son sommet lors de la première scène d’amour physique, filmée afin de saisir au plus près chez Jeanne la recomposition d’un mélange d’effroi, de gêne et de plaisir.

Le cinéaste était destiné par son goût pour les destins brisés en silence à croiser Maupassant. Cela fait vingt ans qu’il voulait l’adapter. Ce que raconte Une vie à travers Jeanne n’est pas loin de ce que racontait La Loi du marché à travers les recherches d’emploi de Thierry. C’est à nouveau l’histoire d’humiliations répétées, à nouveau un destin s’acharnant contre une créature qui à la fois se résigne et résiste, jusqu’à – littéralement – se taper la tête contre les murs. Les avanies subies par Jeanne, adultères, demandes d’argent par son fils… alternent avec les « heures de mollesse rêvassante » évoquées par Maupassant. Le moment présent se superpose alors aux bonheurs enfuis, croquet, jardinage, bésigue… Flash-back et flash-forward se croisent pour retranscrire les battements de l’absence et de la présence à soi. Certaines ellipses sont heureuses, d’autres non – la mort du baron résumée à la vision de sa pierre tombale. Des épisodes du livre ont disparu, comme le voyage en Corse. Des personnages aussi, comme la tante Lison traînant sa vieille débilité.

Stéphane Brizé a moins visé la reconstitution que la proximité des corps et des cœurs. Judith Chemla est de toutes les scènes. L’essentiel se lit sur son visage, dans les plis de sa bouche et même dans ses boucles. Elle est une actrice précieuse, d’une sensibilité telle que le moindre soubresaut d’émotion sur sa peau semble révéler un monde. Mais le cinéaste se repose trop sur elle : même la fébrilité peut avoir ses monotonies… Les audaces d’Une vie finissent ainsi par paraître plates et non plus seulement mates — reproche qu’encourt plus souvent qu’à son tour un cinéaste dont il ne faut toutefois pas méconnaître la singularité.

À voir

Une vie, de Stéphane Brizé, avec Judith Chemla, Swann Arlaud, Jean-Pierre Darroussin et Yolande Moreau, sortie le 23 novembre.

Photo : Judith Chemla dans Une Vie de Stéphane Brizé ©TS Productions 2016

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