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Auteur

Propos recueillis par Alexis Brocas

 

Notes

A lire
Constantinople n’attend plus personne
traduit du turc par Alain Mascarou
éd. Bleu Autour, 128 p., 13 euros

 

Mehmet Yashin: «Le tourisme a déplacé le sens des livres»

Entretien. Francis Ponge avait adopté « le parti pris des choses », Mehmet Yashin, 52 ans, a adopté celui des hommes. Aujourd’hui reconnu comme l’un des principaux auteurs turcophones, ce poète et romancier chypriote a perdu plusieurs membres de sa famille dans les troubles ayant précédé la partition de l’île. Aux guerres et aux divisions politiques, sa poésie oppose donc l’attention à l’individu, et baigne dans la lumière méditerranéenne ses thèmes parfois amoureux, souvent douloureux. Une œuvre qui lui a valu honneurs et désagréments : son premier recueil, Sevgilim Ölü Asker (Soldat mort mon amour), a reçu le prix de poésie de l’Académie turque, mais a aussi entraîné l’expulsion de son auteur de Turquie, en raison de son approche de la question chypriote. La première anthologie de ses œuvres en français, Constantinople n’attend plus personne, a été publiée aux éditions Bleu autour, et ses romans sont en cours de traduction.

Vous vous décrivez comme un «homme de nombreux pays». Mais êtes-vous un homme de plusieurs mers ? Lorsque vous écrivez le mot «mer», est-ce la Méditerranée qui apparaît dans votre imaginaire?
Mehmet Yashin. Comme je voyage tout le temps, je suis peut-être plus un homme de mer qu’un homme de terre. Tous les auteurs nés dans les îles méditerranéennes, je crois, partagent cette destinée – voyager vers d’autres pays avec lesquels nous sommes supposés avoir des liens culturels. C’est d’ailleurs amusant : les îles méditerranéennes sont si cosmopolites, s’accommodent si mal de l’idée d’intégration dans une unité nationale, qu’aucun pays voisin ou continental ne peut nous satisfaire. J’ai ainsi vécu longtemps en Turquie, en Grèce, en Angleterre, et j’ai passé de longs séjours en France et en Italie. Je retourne toujours à Chypre avec la conscience que j’en partirai. Pour répondre plus directement, je ne sais pas si ma représentation imaginaire de la mer se confond avec la Méditerranée, en revanche, je suis sûr qu’elle ne ressemble pas aux mers qui entourent la Grande-Bretagne.

Vos poèmes confrontent un thème lié à la lumière et à l’océan et un autre se rapportant à l’absurde et à la guerre. Cette dualité poétique traduit-elle la dualité politique de Chypre?
Oui, cette dualité peut décrire la Chypre d’aujourd’hui. D’un côté, son image touristique d’île de Vénus, avec ses charmes naturels et historiques. De l’autre, les conflits politiques, la guerre, la division. Les Chypriotes vivent comme des Européens du Nord et, dans leur imagination, leurs proches voisins ne sont pas moyen-orientaux, mais les nations qui bordent la Manche. En même temps, les Chypriotes vivent dans une sorte d’ère prémoderne où les problèmes du XVIIIe siècle n’ont pas été réglés: le nationalisme, les sectarismes modèlent le quotidien de l’île. Et il semble que la poésie tire de cette triste situation une forme de beauté tragique. Vous parlez gentiment d’absurdité. Non, c’est de la stupidité. Or la poésie peut tout être, sauf stupide. La poésie compense parfois ce qui manque à nos vies. Mais elle ne peut y parvenir tout à fait, elle échoue, comme Orphée, mais continue d’essayer, comme Sisyphe.  

«Ulysse fait une croisière insipide/il boit du whisky en s’ennuyant dans sa cabine./Le bateau atteint son île où il ne reste pas cinq minutes» (Seigneur de la mer ). Vous tracez ici une analogie entre le héros d’Homère et les touristes modernes. Pour traduire la tristesse d’une Méditerranée qui n’offre plus d’aventures ?

J’ai tendance à déconstruire les vieux mythes communs pour les recréer de façon inattendue. Les mythes et les contes de fées relèvent de l’inconscient collectif, ils sont un bon matériau, qui évite l’emploi de beaucoup de mots superflus. C’est vrai, le vieux monde méditerranéen a été détruit par la modernité. Mais je n’ai pas de nostalgie pour cette prétendue civilisation méditerranéenne perdue. D’ailleurs, je ne sais pas de quoi elle a l’air. Ce que j’en ai lu a été probablement reconstruit à la façon des contes de fées pour touristes. Ainsi, ils achèteront les symboles de cet ancien monde entrés en production de masse. Le rôle et le sens de certains livres ont été déplacés par l’industrie du tourisme. Si vous cherchez des livres sur l’Antiquité, les dieux grecs, en librairie, vous les trouverez dans le rayon Voyage.

Dans le poème «Olivier de douleur», vous écrivez que votre grand-père est cet arbre caractéristique de la Méditerranée. Pourquoi une telle métaphore? S’agit-il, là encore, d’évoquer la nature et la douleur, celle de la vieillesse?
Je ne peux bien sûr pas donner une seule réponse assurée sur le pourquoi de cette métaphore de l’olivier pour évoquer mon grand-père. D’ailleurs, peut-être l’ai-je utilisé pour évoquer l’olivier. Je n’ai jamais connu mes grands-pères, mais j’ai vu beaucoup d’oliviers à Chypre, en Grèce, en Turquie, en Palestine, en Israël et en France. Leurs formes et la façon de les cultiver diffèrent. À Chypre, ils sont énormes, croissent sur des terres sèches et rocailleuses. Leurs troncs et leurs branches forment des sculptures. On peut être ébloui par ces œuvres d’art naturelles – je parle des très vieux arbres, ceux qui ont l’âge de nos arrière-grands-parents. Il faut beaucoup de temps pour qu’un olivier devienne une œuvre d’art, comme pour un poème. Il est d’ailleurs intéressant de noter que beaucoup de ces arbres ont été implantés au Moyen Âge par les seigneurs de Lusignan, d’origine française, et pourtant les oliviers n’ont pas du tout la même forme en France et à Chypre.

Par le soleil, la mer, mais aussi la peinture de maisons familiales («Maison morte»), des femmes qui y régentent tout («Cœurlangue de ma tante»), votre monde semble relever d’une Méditerranée universelle…  
Je ne sais pas toujours d’où viennent mes poèmes, et où ils vont. Le plus souvent, le poème s’écrit de lui-même par sa forme, ses images, ses références et sa langue. Je n’ai pas cherché à créer une maison méditerranéenne commune où les lecteurs retrouveraient. Mais peut-être est-ce bien ce qui arrive, à la fin de ces poèmes. Bien que la poésie soit un art personnel, ce sont seulement ses éléments partagés qui donnent à un texte poétique la qualité de poème aux yeux des lecteurs.

Dans Un temps de guerre, vous décrivez comment les langues deviennent des enjeux politiques – «le turc était dangereux/quant au grec absolument interdit». Au contraire, dans votre écriture, elles redeviennent des enjeux poétiques.
Chypre est une île polyglotte depuis l’Antiquité. Aujourd’hui, nous avons des écrivains chypriotes grecs, turcs et anglophones. Or chaque langue est influencée par la culture. Les mots ne sont pas que des mots, la grammaire n’est pas seulement grammaire, ils incluent des éléments culturels qui s’échangent. Il n’est pas de langage pur, et le monolinguisme ne triomphe jamais entièrement. J’écris en turc, le plus souvent celui d’Istanbul ; pourtant mon turc porte les influences du turc ottoman, chypriote, levantin, ainsi que celles du grec, du latin et de l’anglais. Parfois, je recrée des tournures et des mots grecs et anglais en turc. Si ça marche, cela donne une note, une richesse nouvelle et inattendue dans le turc moderne. Il m’arrive aussi parfois de me servir de l’alphabet grec pour écrire en turc. Cela s’appelle la «karamanlidika», un langage parlé et écrit qui a vécu cinq cents ans et a disparu quand les Républiques grecques et turques de Chypre sont devenues des entités séparées, et que les populations ont été échangées. Je fais attention lorsque j’utilise d’autres langues, lettres ou influences linguistiques dans ma poésie. Elles doivent bien s’intégrer dans l’ensemble du poème en turc, lui ajouter du sens. Sans cela, ce n’est qu’un jeu sur les mots qui ne m’intéresse pas.

Dans Marika et Mustafa, vous décrivez les jeux d’un couple, que l’on imagine d’origines différentes. Que vous inspirent de tels couples ?
Peut-être me rappellent-ils l’absurdité des conflits intercommunautaires, et combien, à l’échelle de l’individu, nous sommes étrangers à ces confrontations ethniques, nationales… Ces conflits ont été créés par le nationalisme et l’orientalisme. Mais notre vie quotidienne est assez différente de ce que prétendent ces idéologies. Les politiques identitaires sont dangereuses dans leur façon d’emprisonner l’autre dans une image. J’ai été récemment invité à une lecture dans un lycée, en France. À déjeuner, tout le monde s’est vu servir du porc, sauf moi, qui en mange habituellement. J’ai d’abord cru que l’on me pensait végétarien, puis j’ai fini par comprendre que mes hôtes entendaient respecter mon identité culturelle. Je ne veux pas que l’on respecte mon identité culturelle, parce que je n’en ai pas, comme beaucoup de gens venus de la région méditerranéenne.

Justement, que pensez-vous de l’idée d’une littérature méditerranéenne, d’une pensée méditerranéenne, et du recours qu’elle pourrait fournir dans le monde d’aujourd’hui?
Camus était un écrivain français, il pouvait se déclarer « auteur méditerranéen » sans risquer la marginalisation. Pour être franc, je n’aime pas accentuer l’idée de la Méditerranée, de sa ou de ses cultures ou façons de penser. Si nous chargeons le monde méditerranéen de trop de sens, nous pouvons le marginaliser et provoquer le classement de notre littérature dans une sous-catégorie des « littératures du monde ». C’est bien la dernière chose qu’un auteur d’origine méditerranéenne voudrait voir. Quant à la pensée méditerranéenne… Bien entendu, nous avons besoin de propositions de remplacement au consumérisme et au cynisme modernes. Mais je peux vous assurer que le capitalisme global est partout dans les îles méditerranéennes. La Sicile est une des régions les plus développées d’Italie, Chypre n’a pas conscience d’être une île et se comporte comme la station balnéaire du continent, et ainsi pour la plupart des îles grecques. Mieux vaut discerner aussi la face sombre de ces îles : xénophobie, localisme, sectarisme, argent noir, mafia… Je reconnais bien sûr qu’il y a encore des éléments positifs : le goût de la vie, la spontanéité, le cosmopolitisme, le passé et le futur en partage, les couleurs, la lumière, les rémanences de la philosophie antique… mais je ne les exalterai pas comme les valeurs qui nous libéreront du monde d’aujourd’hui.