Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis.
Edgar Allan Poe Histoires grotesques et sérieuses
C’est rare un essai qui place le débat intellectuel à la hauteur des grands enjeux que relevèrent autrefois un Allan Bloom ou un Samuel Huntington. Nous aimons en France les démonstrations théoriques, les intuitions géniales, mais boudons trop souvent les reportages, la somme des petits faits vrais qui non seulement alimentent l’intérêt du lecteur mais qui, aussi, surtout, légitiment la thèse développée. Mainstream, sous-titré Enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde, de Frédéric Martel (1), raconte la guerre féroce que se livrent les grandes puissances sur le terrain de la culture. De Hollywood à Bollywood, du Japon à l’Afrique subsaharienne, du quartier général d’Al-Jazeera au Qatar jusqu’au siège du géant Televisa au Mexique, l’auteur dissèque et décrit, sur le mode du reportage, la stratégie et le pouvoir financier des différents acteurs - ou comment faire pour plaire à tout le monde, partout dans le monde.
Au fond, ce que démontre avec beaucoup de subtilité Frédéric Martel, exemples à l’appui, c’est que les Américains n’ont pas pour souci, comme on le croit trop souvent dans certains cercles, de tuer les cultures nationales. Ils se contentent de les maintenir dans leur sphère d’influence géographique, et même parfois les aident à survivre. Ces cultures nationales doivent servir de conservatoire. Il faut entretenir ces niches pour y puiser tout le suc qu’elles contiennent et y faire naître par la suite des projets qui continueront d’alimenter la Grande Machine culturelle qui tourne à plein rendement. Cette situation rappelle celle, chère aux entomologistes, dans laquelle la guêpe retient captive l’araignée, qu’elle immobilise grâce à son venin. La guêpe dépose ses oeufs dans le corps de son ennemie vivante. Par la suite, les larves vont absorber la chair de l’araignée, conservée fraîche, frémissante jusqu’à l’ultime bouchée. Une mort culturelle lente et cruelle, mais une conquête en douceur réalisée par la connaissance affûtée des réalités locales et des populations ciblées.
Pour autant, la guêpe est-elle assurée de son festin ? Rien n’est moins écrit. Dans la longue critique que l’hebdomadaire Newsweek consacre à cet essai, l’éditorialiste estime que les États-Unis ont gagné la guerre culturelle et que l’Europe a mordu la poussière. Toutefois, à la fin de son compte rendu, il concède que cette apparente omnipotence est freinée par l’émergence de puissances culturelles régionales. Car, s’il y a bien une leçon à retenir de ce livre qui se lit comme un roman d’aventures, c’est qu’il existe une géopolitique de la culture. Certes, l’entreprise culturelle rapporte des sommes fabuleuses (aux États-Unis, elle est un des éléments essentiels de la puissance du pays, ni plus ni moins), mais elle met aujourd’hui en compétition des « visions du monde » différentes qui peuvent être antagonistes. De l’Inde à la Chine, du Brésil au monde arabe, les expressions hier cantonnées à des territoires bien définis s’élargissent. Les telenovelas vont-elles envahir les écrans européens ? La culture manga n’est-elle pas déjà présente chez nous ?...
Nous aurions tort de considérer que la littérature échappe à cette « soupe ». Chaque été, mais aussi chaque rentrée, nous propose son lot de romans ou, plus rarement, d’essais frelatés et formatés proposés aux critiques avec des dossiers de presse outrageusement laudateurs nourris d’articles anglais ou américains. S’il est vrai que, dans le domaine du loisir, pour reprendre « une formule célèbre de Thomas Jefferson, c’est un peu comme si chaque Européen avait désormais deux cultures : celle de son propre pays et la culture américaine », dans le domaine littéraire, on voit de plus en plus de lecteurs européens avoir deux tropismes: le roman anglo-saxon et les écrits des auteurs nationaux. Mainstream est un constat sévère mais non désespéré. Frédéric Martel souligne que, si son livre « permet de sensibiliser les Européens sur l’importance du soft power et les incite à se repositionner dans cette nouvelle donne internationale, il aura rempli son office ». Reconnaissons au moins à l’auteur d’avoir posé en termes clairs les enjeux du débat.