L'Automne à Pékin revisité

L'Automne à Pékin revisité

Une adaptation en roman graphique de L’Automne à Pékin de Boris Vian est sorti chez Futuropolis le 14 septembre dernier. Une belle occasion de se replonger dans ce texte déstructuré et surréaliste, tout en découvrant une vision actualisée des thèmes qu’il aborde et des fins qu’il propose.

Parmi les œuvres littéraires que l’on découvre à l’école, celles de Boris Vian ont charmé des générations d’élèves traumatisés par les classiques du XIXe siècle. C’est dans ce contexte que Paul et Gaëtan Brizzi ont découvert l’écrivain, et son Automne à Pékin qu’ils adaptent aujourd’hui. « C’est l’œuvre la plus réussie de Boris Vian – si l’on met à part les titres signés sous pseudonymes. On y retrouve des personnages hétéroclites et truculents, un humour grinçant, une grande diversité de lieux avec le Paris des années 1950 et bien sûr, férus d’orientalisme que nous sommes, le désert en Exopotamie ! » déclare avec une passion non dissimulée Gaëtan Brizzi. Écrit en 1947, L’Automne à Pékin est un roman post dadaïste dans lequel foisonnent les situations comico-absurdes – ces bus 975 qui refusent de s’arrêter pour prendre les voyageurs ou cette chaise Louis XV qui gémit pendant des heures sur un lit d’hôpital et dont on ne sait plus quoi faire. Boris Vian y a fait entrer le rêve tel qu’il est possible de le traduire dans le quotidien.

Les deux frères pensent à adapter ce livre depuis de nombreuses années. Professionnels du film d’animation – ils ont notamment réalisé L’Oiseau de feu et Fantasia 2000 – ils rêvaient de porter l’Automne à Pékin sur les écrans sous ce format. « Nous avons essayé de monter ce projet avec Didier Brunner (Les Triplettes de Belleville, Ernest et Célestine) aux États-Unis mais nous n’y sommes pas arrivés car l’œuvre ne leur semblait pas assez grand public. » Certes, L’Automne à Pékin, au contraire de L’Écume des jours, n’a rien d’une œuvre vouée au plus grand nombre : la complexité de la structure narrative, la multitude des personnages et des espaces qu’ils traversent – le désert en Exopotamie, l’hôpital, les bars parisiens – et la violence de certaines scènes rendent difficiles la traduction de cette histoire, en particulier à des enfants.

Aussi, Paul et Gaëtan Brizzi ont pris le parti de le rendre plus accessible et plus clair en se concentrant sur les passages les moins violents ou les plus drôles, comme celui, hilarant, de la chaise Louis XV qui grince toute la nuit.

 

 

« Nous avons voulu donner une couleur plus optimiste au roman, précise Gaëtan Brizzi, c’est peut-être notre côté américain ». Non seulement le happy end que l’on retrouve dans cet album ne correspond pas à la réalité du roman mais les personnages et leurs caractères ont été atténués, le dessin participant de lui-même aux stéréotypes élaborés par Boris Vian : Angel, amoureux de Rochelle, est un idéaliste déchu en proie à des questionnements existentiels qui l’empêchent d’agir – son romantisme le rend bien moins injuste chez les Brizzi ; Amadis Dudu, le fonctionnaire passif, retrouvera un semblant d’autorité dans le microcosme d’une petite société perdue au milieu de nulle part ; Anne, « très charmant, très costaud, qui n’a jamais raté un examen » et qui, rêvant de grandeur, la trouve dans un besoin irrépressible de désamour charnel ; Rochelle la secrétaire légère qui, amoureuse de Anne, néglige les sentiments d’un Angel qui lui veut pourtant du bien – elle apparait, dans cette version graphique, beaucoup moins abîmée que chez Vian. Finalement les frères Brizzi ont largement tempéré les défauts des personnages, exagérés par l’écrivain : « Aujourd’hui, on ne peut pas écrire les mêmes choses que dans les années 1950 ». Sur les questions de l’homosexualité et de la misogynie, il est sûr que le positionnement de Boris Vian était ambigu, car s’il exposait ces sujets sans tabou dans ses livres – ce qui était assez rare à l’époque – les tonalités et les images employées pour les qualifier sont souvent choquantes pour une conscience contemporaine.

L’Automne à Pékin, dans cette version, s’achève sur une note positive et élève Angel à la hauteur de ses ambitions amoureuses. Les frères Brizzi ont su faire entrer ces personnages dans la sphère de la crédibilité en écartant les éxcès tragiques de l'intrigue et en invitant les lecteurs à découvrir un texte certes difficile, mais profondément inspirant.

 

Marie Fouquet