London en galère

London en galère

Après s’être immiscé dans la conscience de Thoreau, Nietzsche et Blanqui, le scénariste Maximilien Le Roy s'attaque à Jack London, auprès du dessinateur Native. L'échappée tumultueuse de l’écrivain à bord du Snack, en 1907, traduit les remous d’un militantisme en conflit avec le possible.

Le 23 avril 1907, Jack London, sa seconde épouse Charmian et un maigre équipage quittent la baie de San Francisco à bord du Snark. Le voilier, long de dix-sept mètres, qui a coûté les yeux de la tête à l’écrivain, est censé lui permettre d’accomplir un tour du monde d’où il ramènera mille récits, mille rencontres et mille parfums enivrants. Au départ, London a envisagé de traverser le Pacifique, de déboucher en Méditerranée via le canal de Suez, puis d’aboutir à Paris en remontant les canaux français. Mais le périple en eaux profondes virera en eau de boudin. Et s’interrompra dans un hôpital de Sydney après vingt-sept mois d’avaries, de pépins de santé et de coups durs divers. Un patient calvaire entrecoupé de quelques parenthèses lumineuses.

C’est du moins sous cet angle que la bande dessinée de Koza dépeint le mythique voyage de 1907-1908. Plutôt qu’en souligner la nature aventureuse, quasi héroïque, et qu’égrainer les destinations enchanteresses (Hawaï, Papeete, Bora-Bora, les îles Fidji, les îles Salomon…), elle appuie sur les moments de doute, de lassitude, tous ces jours incertains où l’écrivain paraît se demander ce qu’il est venu faire dans cette galère. À bord du Snark, le capitaine est souvent ivre, et l’improbable équipage, terrassé par le mal de mer, vomit tripes et boyaux. Quand le moteur n’est pas cassé, c’est l’océan qui inonde les soutes, ou la réserve d’eau douce qui, fendue, a perdu la moitié de sa contenance. Finalement, une maladie tropicale, le pian, provoquant de douloureuses éruptions cutanées, s’abat sur London et sonnera la fin du voyage en novembre 1908.

Échapper à l'ennui d'exister

Pourquoi s’être tant échiné à continuer ? Cette question renvoie à une autre, plus existentielle encore : pourquoi diable avoir entamé ce voyage ? À 31 ans, London a déjà endossé plusieurs vies : rejeton d’une famille prolétaire de San Francisco, cet ogre aux yeux de chien battu a esquinté ses bras à l’usine, a chassé le phoque sur la banquise, a cherché de l’or au Klondike, a été reporter de guerre, conférencier socialiste… Il a connu la faim, le froid, le scorbut, la prison pour vagabondage, la frustration de voir les idéaux qu’il professe être accueillis avec scepticisme – il a même connu le succès littéraire avec L’Appel de la forêt (1903) et Croc-Blanc (1906). Le London qui envisage de passer plusieurs années sur le Snark est célèbre, relativement aisé, mais sûrement pas repu. Il ne tient pas en place. L’homme à la carrure de boxeur ne sait comment échapper à son pire ennemi : l’ennui d’exister.

Cet ennui suinte de partout dans cette BD grâce au dessin magnifique de Native (Koza est un pseudonyme rassemblant le dessinateur Native et le scénariste Maximilien Le Roy), à la fois figé et hypercoloré. Comme si ces corps bringuebalés sur les flots hostiles, celui de London et des siens, se trouvaient immobilisés dans une carte postale explosive de roses, de dorés et de turquoise, dont ils ne sont jamais partie prenante, eux les visiteurs gris. Osons tenter d’entrevoir, dans ce récit, une forme d’autobiographie livrée par le scénariste Maximilien Le Roy. Lui aussi a roulé sa bosse un peu partout sur le globe, au Mali, au Rwanda, en Inde, au Viêtnam, et surtout en Palestine, d’où il a ramené plusieurs BD très engagées (Hosni, La Boîte à bulles, 2009, Faire le mur, Casterman, 2010, Palestine, quel État ?, La Boîte à bulles, 2013), qui lui valent une interdiction de séjour en Israël depuis quelques années. Surtout, ce prolifique scénariste, qui officie aussi quelquefois au dessin, revendique son adhésion à un genre assez rare dans le neuvième art : la bande dessinée militante. Avant London, Maximilien Le Roy s’est ainsi penché sur quelques figures dissidentes comme celles de Nietzsche (Nietzsche. Se créer liberté, d’après un texte de Michel Onfray, Le Lombard, 2010), de Thoreau (Thoreau. La Vie sublime, Le Lombard, 2012) ou d’Auguste Blanqui (Ni Dieu ni maître. Auguste Blanqui, l’enfermé, Casterman, 2014). Difficile de ne pas voir, comme en miroir, que le moral cabossé de London et son errance vers un ailleurs inaccessible pourraient bien être les siens.

Antoine Robac

LIRE LES PREMIÈRES PAGES

 

 

 

 

   Jack London. Arriver à bon port ou sombrer en essayant, Koza, éd. Le Lombard, 160 p. 19,99 €.