Michel Audiard : une jeunesse bien occupée

Michel Audiard : une jeunesse bien occupée

Le plus grand dialoguiste du cinéma français fait partie de ces figures auxquelles nous sommes si attachés qu'on ne se douterait pas qu'elles aient quoi que ce soit à cacher. Trente ans après sa mort, la découverte d'articles qu'il avait publiés dans des revues collaborationistes réaparraissent, dévoilant un tout autre aspect du personnage.  

Les écrivains ont une tendance naturelle à aménager ou à réécrire leur biographie pour convenances personnelles. Céline excella à construire sa propre légende. Marguerite Duras avait publié son premier livre en 1943, Les impudents. Elle n’aimait pas en parler. Alors qu’on lui rappelait cet écrit de jeunesse lors d’un entretien téléviséen 1967, sa réponse fusa : « Très mauvais ». Michel Déon était précautionneux. D’un coup de gomme, il avait rayé de sa bibliographie son premier roman Adieux à Sheila (1944) qu’il jugeait inabouti, avant de le réviser de fond en comble. D’autres auteurs, victimes de trous de mémoires, résumaient une période de leur vie en trois coups de cuiller à pot. L’exercice d’admiration peut rendre aveugles des biographes qui perdent une distance critique. Certains peu curieux, crédules, pleins d’empathie ont repris en chœur des vérités officielles dispensées par les écrivains. Circulez, il n’y a rien à voir ! Ce sont souvent leurs premiers pas en littérature ou des pas de côté dans des journaux et des revues qui passent à la trappe.

De son vivant, Michel Audiard s’était raconté à travers Le Petit Cheval de retour (Julliard, 1975) et La nuit, le jour et toutes les autres nuits (Denoël, 1978). Au cinéma, il inventait les aventures de Jean Gabin, Lino Ventura, Bernard Blier ou Jean-Paul Belmondo. Mais, dans ses romans à forte teneur autobiographique, il évoquait ses histoires personnelles parce qu’il se sentait directement concerné. Un film lui demandait en général deux mois. Un roman, disait-il, l’accaparait entre deux et cinq ans. L’Occupation et l’épuration avaient marqué le jeune Audiard qui les avait traversées en pleine force de l’âge. Vingt ans en 1940, était-ce le plus bel âge de la vie pour un Parisien du quatorzième arrondissement, né de père inconnu et élevé par ses parents adoptifs ? Son ultime œuvre romanesque, Le Chant du départ, terminé vraisemblablement vers 1985 et qui devait paraître aux éditions Denoël, sort à titre posthume chez Fayard. Le dossier, constitué de plusieurs versions du roman, de notes diverses et d’une épreuve de couverture presque définitive, avait été dispersé lors de la vente Michel Audiard organisée par Pierre Bergé & associés les 12 et 13 mai 2016. On y glane la même « quincaille » que dans les précédents : Paris, les petites gens, les excès de la Libération qui le hantent, répliques gouailleuses à la clé (« On s’aime tous, mais pas forcément au même moment. En plus, on a nos têtes ! »). Sur le mode de la chronique riche de « "souvenirs-sunlight", le cinéma-bastringue », il évoque par exemple l’adaptation avec Patrick Modiano de L’instinct de mort de Jacques Mesrine, « auteur mirlitonesque mais somptueux assassin ». Car « c’est précisément ce Mesrine "d’avant la suite" qui m’intéresse, comme m’intéresse le Petiot avorteur, celui "d’avant le calorifère". Les premiers pas, en somme.»

Mémoires pleines de trous

Franck Lhomeau, spécialiste de la « Série noire » et directeur de la revue des littératures policières Temps noir, a eu la même curiosité historique que notre scénariste de Mission pour Tanger (André Hunebelle, 1949), d’Un Taxi pour Tobrouk et des Tontons flingueurs. Il révèle ses toutes premières collaborations journalistiques, qui étaient inconnues. Lumière sur la jeunesse bien occupée de Michel Audiard. Seuls quelques historiens et autres forçats, notamment d’extrême-droite, du dépouillement de la presse française sous le joug allemand, les avaient relevées sans donner un luxe de précisions. Au détour d’un entretien avec Franck Lhomeau à propos du passé collaborationniste de José Giovanni, un des auteurs français pilier de la « Série noire », parue dans un ancien numéro de Temps noir (n°16, octobre 2013), Bertrand Tavernier avait glissé : « Même Audiard a diminué l’importance des articles qu’il a écrits sous l’Occupation ». L’étude « La vérité sur l'affaire Audiard » menée par Franck Lhomeau réveille des fantômes et des fréquentations insoupçonnées. Il dresse le portrait saisissant de Michel Audiard en jeune homme pressé, peu regardant sur la qualité de ses employeurs et l’orientation politique des journaux où il commença à écrire. Il entra dans la carrière en signant de son nom et d’un pseudonyme des articles dans deux journaux de même nature. Une douzaine de contributions, depuis juillet 1943 dans L’Appel qui est « l’hebdomadaire de la Ligue française d’épuration, d’entraide sociale et de collaboration européenne », un mouvement groupusculaire parisien et ultra-collaborationniste fondé en 1941 par le commandant Pierre Costantini, officier de marine. Il diffuse un antisémitisme et un anti-maçonnisme à jets continus pour de rares lecteurs. Puis Audiard investit en 1944 les colonnes de L’Union française, un hebdomadaire lyonnais financé par les Allemands, qui appartient au fameux trust tentaculaire de Gérard Hibbelen qui détient en sous-main une multitude de périodiques dits français. Philippe Henriot tenait une chronique régulière dans ce journal à tirage médiocre (6 000 exemplaires en 1942).

Sous la forme d’un entretien très documenté, illustré de photos et d’articles ou de nouvelles de Michel Audiard reproduits en fac-similé (le reportage bidonné « Big Billy s’est évadé », ou la nouvelle « Le sale nègre »), Franck Lhomeau s’appuie sur des interrogatoires d’Audiard menés en 1945 puis en 1947 par des policiers sur ses relations avec Robert J. Courtine, un ami journaliste (rencontré au Quartier latin) bien au chaud dans les pires feuilles collaborationnistes et obscures comme L’Appel, Au Pilori, La France au travail, le Bulletin d’information anti-maçonnique… Courtine a mis le pied à l’étrier d’Audiard. En fuite à Sigmaringen, il se recyclera en critique gastronomique au Monde sous le nom de La Reynière pendant 30 ans. Outre cette recherche au sein des archives de la cour de justice de la Seine après-guerre (dossier de Courtine), Franck Lhomeau livre une analyse approfondie et comparative du contenu des nouvelles, contes et chroniques de cinéma d’Audiard publiés dans L’Appel de septembre 1943 à juillet 1944. Il y a quelques surprises. Audiard n’apprécie pas le jeu de Jean Gabin, dont il fut un grand ami par la suite. On reconnaît son style direct, vivant, sarcastique et mordant. De longs commentaires sur chaque texte dégagent les thèmes récurrents d’Audiard et son goût de critique cinématographique.

La débrouille avant tout

Le hasard semble avoir présidé aux recherches de Franck Lhomeau qui avait déjà révélé les affinités collaborationnistes d’Albert Simonin (un ami de Courtine), de José Giovanni et de Maurice Raphaël, auteurs-phare de la « Série noire ». Audiard a joué un rôle important dans l’adaptation de nombreux romans de la collection. Elle était « la base » de ses lectures : « Ce sont souvent de bons thèmes de films dans une langue parfois de charretier », confia-t-il en 1969 à Michel Polac qui l’interrogeait sur « les livres de sa vie » pour l’émission télévisée « Bibliothèque de poche». La préparation d’un dossier sur « la Série noire au cinéma » (publié dans ce même numéro) a mené notre limier à se pencher sur Audiard au temps des rutabagas et du Service du travail obligatoire (STO) qui expédiait les travailleurs dans les usines du IIIe Reich. Sa collaboration à L’Appel et à L’Union française réduisait fortement ses chances d’aller dans les usines allemandes. En croisant les informations biographiques disséminées dans les essais ou les albums biographiques, la même version revenait : la débrouille avant tout pour couper au STO. Voleur de vélos à l’occasion, Audiard vivait aussi de petits boulots peu rémunérateurs comme livreur de journaux, « des journaux tchèques aux titres imprononçables que les kiosquiers me rendaient au voyage d’après, sans même avoir fait semblant de défaire l’emballage », précise-t-il dans Le chant du départ. On est prié de le croire. Bref, « il finit par améliorer son ordinaire en les écrivant », écrit d’une pirouette un de ses biographes qui répétait, sans avoir consulté les dits articles, une légende. En 1947 il réussit à mettre sa plume talentueuse de critique de cinéma au service de L’Etoile du soir, un journal résistant. Ou l’art de se faire discret.

À petits pas, l’enquête rigoureuse de Franck Lhomeau est édifiante. Opportuniste, Michel Audiard est atteint de cécité répétée devant le contenu des pages politiques et délatrices des journaux où il aiguise sa plume de débutant. L’exhumation de ses textes littéraires fait apparaître le creuset de la future « fabrication d’une vulgate de le France glauque » que le scénariste exprimait dans les années 1970. La figure d’Audiard ne sort pas grandie de ces révélations. Une certitude pour en finir : Le Chant des partisans n’a pas été son chant du départ.

Olivier Cariguel

 

À lire :


Michel Audiard, Le Chant du départ,
éd. Fayard, 208 p., 18 €. 

 


Revue Temps Noir,
éd. Joseph K., n°20, 352 p., 19,50 €.

 


Philippe Lombard, Le Paris de Michel Audiard,
éd. Parigramme, 128 p., 14,90 €.

 

Photo : Michel Audiard © RnB/Collection Christopel via AFP