Orhan Pamuk, Cette chose étrange en moi

Orhan Pamuk, Cette chose étrange en moi

Istanbul déboussolée

Qui, du coeur ou de la langue, décide de nos destins ? Renouant avec sa veine naturaliste, Orhan Pamuk suit les mésaventures sentimentales d'un marchand ambulant turc, piégé par une burlesque méprise originelle. Courant de 1968 à 2012 dans les quartiers populaires d'Istanbul, ce récit est aussi la chronique de l'urbanisation galopante de la Turquie - et de ses vices de construction.

Page 552 du nouveau roman d'Orhan Pamuk, Cette chose étrange en moi, son antihéros Mevlut Karatas, marchand ambulant d'Istanbul père de deux filles, noue avec un maître soufi la conversation la plus profonde qu'il aura jamais de son existence. « Appliquez-vous les préceptes de la religion [musulmane] ? », lui demande le maître. Comme Mevlut bafouille sa réponse, le maître poursuit : « Assurément, on peut juger d'une chose à l'aune de son intention. Sauf que l'intention est de deux sortes : l'intention du coeur et l'intention de la langue. L'intention du coeur est primordiale, c'est sur cela qu'est fondé tout l'islam. Mais l'intention de la langue correspond à la sunna », la loi exprimée par le Prophète par le biais de la langue. Mevlut a de bonnes raisons, très personnelles, d'être troublé par ces mots. Bien involontairement il a bâti son existence d'adulte sur une telle distinction lors d'une péripétie qui sert de point de départ au roman.

Mariage de raison...

Des années plus tôt, invité au mariage de l'une des trois filles d'un prospère marchand de yaourt, avec l'un de ses cousins, il a croisé le regard de la cadette dont il est tombé follement amoureux. Sans la connaître, mais après avoir demandé son nom au frère du marié, un certain Süleyman, il a écrit chaque jour trois années durant des lettres d'amour enflammées à Rayiha auxquelles cette dernière n'a pas répondu, mais qu'elle n'a pas rejetées non plus. Au bout de ces trois années, et après s'être assuré auprès de Süleyman du consentement de Rayiha, Mevlut s'est résolu à l'enlever avec la complicité de son cousin. L'opération se déroule en pleine nuit, sans que Mevlut ne distingue le visage de la jeune fille ; lorsqu'il le fait, c'est trop tard. Süleyman, qui a depuis le début lui aussi des vues sur la cadette des trois soeurs, a donné à Mevlut le nom de l'aînée, la plus laide, et c'est à elle que Mevlut a écrit durant ces trois ans, c'est elle qu'il vient d'enlever. « Souvent au cours de sa vie il se rappellerait cet instant, cette impression d'étrangeté », écrit Orhan Pamuk, décrivant le moment où Mevlut comprend la supercherie.

La véritable étrangeté réside en Mevlut lui-même, ou plutôt dans sa décision, si le mot convient, de se soumettre à ce coup du sort. La « vraie » Rayiha était persuadée que les mots d'amour de Mevlut lui étaient destinés ; plutôt que de la détromper, il l'épouse, et au fil du temps tous deux se découvrent, apprennent à s'aimer, ils ont deux enfants. Bien des années plus tard, après la mort de Rayiha, Mevlut finit par épouser la soeur cadette, objet de sa passion de jeunesse, Samiha, et lui révèle que les lettres à sa grande soeur lui étaient en réalité destinées. Il découvre alors qu'elle l'a toujours su. Mais, lorsqu'elle lui demande de les lui relire, il s'en trouve incapable. Chaque phrase le ramène à Rayiha, son épouse décédée. Questions : Où se situe l'intention du coeur dans cette histoire, et où l'intention de la langue ? Quand Mevlut a-t-il été le plus sincère, qui aime-t-il vraiment ?

On peut voir une autre illustration de ce questionnement amoureux et métaphysique dans la profession de Mevlut, vendeur de « boza », la boisson qui préservait les apparences au temps de l'Empire ottoman. À l'époque, écrit Orhan Pamuk, « les gens pieux désireux de s'égayer un peu affirmaient qu'il n'y a pas d'alcool dans la boza, comme ça, en toute bonne conscience, ils pouvaient descendre une dizaine de verres et goûter à l'ivresse. Mais quand Atatürk a libéralisé la consommation du raki et du vin à l'époque républicaine, la boza a perdu sa raison d'être, c'est une affaire finie depuis ». Mevlut s'acharne pourtant à vendre cette boza qui permettait autrefois de séparer l'intention du coeur et celle du langage, dans les rues d'une Istanbul en perpétuelle mutation.

... et amour contrarié

Délaissant les techniques d'avant-garde qui sont la marque de certains de ses romans les plus célèbres tels Le Livre noir ou Neige, Orhan Pamuk renoue ici avec la chronique naturaliste de son premier livre, Cevdet Bey et ses fils, tout en approfondissant le thème de l'amour contrarié déjà au centre du Musée de l'Innocence, son roman précédent. Mais Cevdet Bey était largement autobiographique, tandis que Le Musée de l'Innocence mettait en scène l'histoire de deux Stambouliotes de milieux différents. Ici on plonge dans le milieu du « petit peuple » d'Istanbul venu des campagnes, celui que l'histoire traverse de loin et qui n'y participe pas : « Tu deviendras en même temps un homme qui voit tout et un homme qu'on ne voit pas », dit son père à Mevlut, dans une sorte de prophétie de l'exode rural, le jour où celui-ci se lance dans la profession. « Tu entendras tout, et tu feras comme si tu n'avais rien entendu. Tu marcheras dix heures par jour, mais tu n'auras pas l'impression d'avoir marché. »

La ville comme terreau mafieux et islamiste

Pour dresser le portrait de ce peuple, l'écrivain turc décrit sur plus de quarante ans - le récit commence en 1968 et s'achève en 2012 -, avec ce luxe de détails extraordinaire qui a fait sa renommée, la vie quotidienne des quartiers d'Istanbul, le vrai personnage du livre. Les pages les plus intéressantes, peut-être trop d'ailleurs parce que l'on finirait presque par se désintéresser de l'intrigue, sont celles, fort nombreuses, qu'Orhan Pamuk consacre à l'extension progressive d'Istanbul, depuis les bidonvilles, ces gecekondu qui se construisent anarchiquement sur les hauteurs de la ville dès le milieu des années 1950, jusqu'à l'érection des tours modernes. Tels nos immigrés ici en France à la même époque, les villageois qui viennent à Istanbul voient alors leurs baraquements non comme « un lieu où l'on resterait jusqu'à la fin de sa vie mais comme un refuge où abriter sa tête avant de retourner au village une fois devenu riche ». Pour autant, les villageois se regroupent par origines, et les luttes claniques, confessionnelles, foncières et territoriales, ethniques et idéologiques, qui découlent de cet exode anarchique vont déterminer le visage urbain d'Istanbul en même temps que le destin des personnages.

Orhan Pamuk montre comment se forment, d'un rien, les mafias religieuses, les haines politiques tenaces, les meurtres politiques, la montée de l'islamisme aussi, qui sont comme la toile de fond diurne et orageuse devant laquelle Mevlut arpente les rues la nuit, pour vendre son ancestrale boza, maintenir une vie placée sous le signe de l'amour et de la supercherie, et s'interroger comme il le peut sur le sens de son existence. Cette chose étrange en moi est aussi le roman de l'urbanisation de la Turquie - voire, à travers elle, du monde musulman -, c'est-à-dire de la mise en crise des traditions. Mais, comme souvent chez cet auteur, ce qui domine dans cette chronique n'est ni la violence, ni la dénonciation, ni le chaos, plutôt quelque chose d'un romantisme oriental un peu triste. Ce sentiment de nostalgie, dans son imprécision, vient contredire le naturalisme si concret et si formidable du récit et pourrait bien être aussi la faiblesse du livre. Quelle est la nature de cette « étrangeté » que Mevlut découvre avec le visage de celle qui sera son épouse, mais qu'il porte en lui dès le départ ? Peut-on vraiment se réconcilier avec cette forme d'exil intérieur ? À cela, Orhan Pamuk ne répond pas.

Photo : Orhan Pamuk, né en 1952 à Istanbul, est l'un des écrivains turcs les plus lus dans le monde. Prix Nobel en 2006, il est traduit en plus de 60 langues. © Jean-Luc Bertini / Pasco

 

CETTE CHOSE ÉTRANGE EN MOI, Orhan Pamuk, traduit du turc par Valérie Gay-Askoy, éd. Gallimard, 684 p., 25 E.

 

LA MALLE AUX IMAGES

ISTANBUL, SOUVENIRS D'UNE VILLE, Orhan Pamuk, éd. Gallimard, 548 p., 35 E.

Entre écriture de soi et réflexions socio-historiques, ce volume apparaît comme le fruit des souvenirs d'enfance collectés par un écrivain aujourd'hui confirmé et comme le berceau de son dernier roman. Istanbul, souvenirs d'une ville, s'appuie sur les images capturées par Orhan Pamuk et son frère, alors enfants, lorsque leur père leur offrit un appareil photo. D'abord édité en 2007 et aujourd'hui enrichi de nombreux documents d'archives, ce beau livre retrace le parcours de l'auteur dans son environnement familial et dans une capitale turque en pleine mutation. L'expression « entre tradition et modernité » pour qualifier la Turquie du xxe siècle prend ici tout son sens. Derrière le récit de formation, l'incarnation d'une culture aux vestiges épuisés. Marie Fouquet

 

À LIRE AUSSI

L'HERNE PAMUK, Sophie Basch et Nilüfer Göle (dir.), éd. de l'Herne, 296 p., 33 E.