Peau-Rouge en terrain glissant

Peau-Rouge en terrain glissant

Récemment disparu, Richard Wagamese retrace dans ce dernier roman le parcours de Saul Indian Horse, son personnage-alter ego. Cet indigène du Canada a échappé aux effets dévastateurs de l’impérialisme blanc grâce à une force de résistance aiguisée par sa passion pour le hockey et la spiritualité de ses traditions indiennes.

Souvent distingué dans son pays, Richard Wagamese est l’auteur de treize livres publiés par les principaux éditeurs du Canada anglophone. Les étoiles s'éteignent à l'aube, le seul précédemment traduit en français, avait suscité des articles enthousiastes, mais d'une brièveté affligeante. Quelques lignes pour signaler l'existence d'un écrivain majeur ! Scandale auquel s'ajoute aujourd'hui l'amertume, ou la colère, puisque l'écrivain s'est éteint en mars dernier à l'âge de 61 ans.

Né en 1955 en Ontario, Richard Wagamese appartenait à la grande nation amérindienne des Ojibwés. Et, bien que l'on ne puisse pas à proprement les qualifier d'autobiographies, ses livres apparaissent comme des romans d'apprentissage nourris d'expérience personnelle. Jeu blanc raconte les métamorphoses de Saul Indian Horse. Son enfance, dans les années 1960, est marquée par l'enseignement d'une grand-mère majestueusement païenne et l'amour d'une nature énergique. C'est aussi le temps des souffrances et des peurs apportées par les Blancs. Qu'est-ce alors que la civilisation pour le jeune Indien ? La tuberculose, la crainte de Dieu et le whisky ! Devenu adolescent, il est bouclé dans un internat où les religieux se chargent de tuer en lui toute trace d'indianité. Les missionnaires donnent aux jeunes « sauvages » des noms chrétiens et leur interdisent de parler leur langue. Les enfants sont violés, battus, jetés au cachot s'ils font mine de se révolter. Quoi d'étonnant si certains meurent de chagrin, deviennent fous ou se suicident ?

Un sport, le hockey sur glace, rendra à Saul sa dignité. Fusant sur la glace à soixante kilomètres à l'heure, tournant comme une petite planète dans un univers blanc, il révèle un don particulier, quasi divin, pour ce jeu. Rapidité, fluidité, calcul : si le hockey est apparenté à un art, c'est bien à celui de la guérilla, lequel n'exclut ni la fraternité ni la chaleureuse ambiance communautaire qui prévalait jadis parmi les tribus au moment de la récolte du riz sauvage ou de la chasse. Malgré sa petite taille, car rien ne lui était donné au départ, Saul s'imposera sur le terrain. Universelle histoire au fond. Dans les favelas du Brésil, les bidonvilles d'Afrique, les banlieues des grandes villes d'Europe, le jeune Indien a des milliers de frères qui, comme lui, rêvent de se réaliser à travers le sport.

Mais, y compris sur un terrain de hockey, les Indiens restent des marginaux. On les cantonne à jouer les uns contre les autres, réserve contre réserve. Saul se distinguera cependant contre les Chiefs de Kapuskasing, des Blancs cette fois, mineurs et ouvriers d'usine, qui avaient eu connaissance de sa réputation et comptaient bien réduire à néant ses prétentions. Il finira par intégrer une équipe professionnelle. Et c'est alors précisément que prend place un des enseignements principaux du livre. Saul a beau exceller dans ce qu'il fait, cela ne suffit pas. Plus il est reconnu, plus il est haï. Le tableau du milieu du hockey dans les années 1970 est affligeant. Coups bas, insultes, tout est mis en œuvre pour l'abattre. C'est un Peau-Rouge, et sa naissance fait de lui une cible. Rien à dire de plus.

Saul, heureusement, a la peau dure. Il se raccroche aussi au vieil esprit indien, à l'enseignement de sa grand-mère, Naomi, qui lui avait appris jadis que la force des mythes primitifs continue d'irriguer ce monde. Il reste un être moral et digne, même s'il lui arrive de trébucher. Moral et digne. La consolation est mince, me direz-vous. C'est là pourtant que réside la victoire de Saul Indian Horse, alter ego de Richard Wagamese, cette grande âme.

Serge Sanchez

EXTRAIT : « Nous étions des vagabonds du hockey, chaque semaine sur une nouvelle route de gravelle, à plonger au cœur de ce magnifique paysage nordique. Nous ne pensions jamais que nous étions privés de quelque chose quand nous voyagions, que nous étions exclus du système de la ligue régulière. Nous ne pensions jamais que nous étions indiens […]. Nous ne pensions qu'au jeu et à la fraternité qui nous unissait…»

 

 

  Jeu blanc, Richard Wagamese, traduit de l'anglais (Canada) par Christine Raguet, éd. Zoé, 256 p. 20,90 €.