Horreurs de jeunesse

Horreurs de jeunesse

Déjà phénomène d'édition mondial, la jeune auteur de The Girls s'inspire, dans ce premier livre, de la Famille Manson, secte à l'origine du meurtre de Sharon Tate, en 1969 - invoqué par le Français Simon Liberati en cette même rentrée.

De California Girls (lire Le Magazine littéraire n° 572, septembre 2016) à The Girls, il n'y a pas seulement une consonance de titre, il y a un même sujet : le septième livre de Simon Liberati et le premier roman d'Emma Cline traitent de l'assassinat, le 9 août 1969, de Sharon Tate et de quatre autres personnes par la Famille Manson. Et tous deux le font du point de vue de celles qui furent plus ou moins directement impliquées dans le massacre. Une différence existe toutefois, suggérée par l'écart entre les « Filles de Californie » et « Les Filles » tout court. Le Français est moins essentialiste que l'Américaine. Le premier recherche la précision absolue quand la seconde change les noms, brouille les contours et déploie sa narration sur deux époques. L'un avait besoin d'enquêter afin de s'approprier une histoire d'un autre temps et d'un autre pays, tandis que l'autre peut, en laissant des aspects dans le vague, saisir d'autant mieux les désirs et les confusions de la jeunesse de Californie, où elle est née.

C'est dans cette perspective qu'a été imaginé le personnage d'Evie Boyd, aide à domicile invitée par la survenue de deux jeunes gens, une nuit, à se remémorer les événements. Âgée alors de 14 ans, la timide Evie est fille unique. Devenant peu à peu une habituée du ranch de la Famille, elle est à deux doigts de participer à la virée fatale. Sauf qu'on l'expulse de la voiture, que Manson est rebaptisé Russell et que la maison prise d'assaut appartient à un musicien nommé Mitch Lewis dont la figure mêle celles de Roman Polanski et de Dennis Wilson, batteur des Beach Boys assez frappé par le talent de Manson pour lui avoir promis monts et merveilles, avant de faire marche arrière - ce revirement est ici la cause de l'attaque. Seule garde son prénom Susan Atkins - presque : elle devient Suzanne -, incroyable diablesse déjà au coeur de California Girls.

Flirt avec le mal

Le sujet de Simon Liberati, c'est l'affrontement de plein fouet avec le mal, celui qu'on subit comme celui qu'on administre. Le sujet d'Emma Cline serait plutôt le flirt avec lui, comment y échapper n'empêche pas d'en être marqué à jamais - l'aller et retour entre les deux époques dit cela, à la fois le passage du temps et la continuité d'une menace. The Girls se situe à la frontière entre l'ordinaire et l'horrible. La vie à la maison, la mésentente avec la mère, la nouvelle compagne du père parti, d'un côté, et de l'autre la découverte médusée de Suzanne et de sa bande, leur aplomb royal, les poubelles où elles ramassent leur pitance, le sexe et ses troubles... La romancière travaille sur des détails. Elle isole des sensations, des parfums - évocation, dès la première page, de « la puanteur du fretin venant de la rivière » -, des gestes fugitifs où une vérité cristallise ou se brise.

On n'ignore sans doute pas que ce livre, rédigé par une auteur de 27 ans, acheté aux États-Unis pour 2 millions de dollars avant de paraître dans une trentaine de pays et sur le point de devenir un film, est un phénomène d'édition planétaire. Il est vrai que The Girls possède une sorte de perfection. Son aisance impressionne, son acuité et sa fluidité aussi. Le prix en est une facilité de structure, un abus de « comme si » et de comparaisons, surtout en fin de paragraphe. À côté de celui de Simon Liberati le livre d'Emma Cline paraît sage. Presque formaté. Et pas seulement parce que l'un va au feu et l'autre non. Qu'importe : il faut lire les deux.

Extrait

Rencontre

Je les observai bouche bée, sans honte ni retenue : il me paraissait impossible qu'elles se tournent vers moi et me remarquent. J'avais oublié mon hamburger posé sur mes genoux, la brise transportait la puanteur du fretin venant de la rivière. C'était l'époque où j'examinais et classais immédiatement les autres filles, consciente chaque fois de tout ce qui me séparait d'elles, et je vis tout de suite que celle aux cheveux noirs était la plus jolie.