Jeanne de Belleville, pirate au féminin

Jeanne de Belleville, pirate au féminin

Pour vous aider dans vos choix de lectures estivales, Le Magazine Littéraire publie, tout au long de l'été, une série de critiques inédites de romans parus dans l’année, aux qualités littéraires réelles, et dont on a trop peu parlé. La série continue avec Pour ce qu’il me plaist, Jeanne de Belleville, la première femme pirate de Laure Buisson.

Raconter une figure héroïque d’antan sans estomper la complexité du contexte historique. S’emparer d’un destin aventureux et glorieux sans le tirer du côté du bien ou du mal romanesque. Loin de nos visions de l’épouse médiévale astreinte à panser les plaies de son époux quand il est là, Jeanne de Belleville (1300-1359), qui par la grâce de son troisième mariage, devint Jeanne de Clisson, connut une existence pleine de fureur, de complots, d’assauts et d’abordages. Elle fut une femme haute en couleur, à l’image de son blason rutilant qui la fit appeler « la lionne sanglante ». Laure Buisson, qui conte ici sa vie, prend bien garde à ne pas forcer le trait : les faits et les témoignages suffisent pour dire celle qui devint, poussée par les circonstances, la première femme pirate et qui sut, avec beaucoup de bravoure et une certaine cruauté, défendre ses intérêts dans la complexe guerre de succession qui opposait le trône de France et celui d’Angleterre – où s’intriquaient les guerres de succession bretonnes - qui donna aux aristocrates français maintes occasions de tourner casaque.

Et pour décrire cette dame rigoureusement, mais en évitant la froideur des biographies, Laure Buisson a choisi de s’adresser sororalement à elle, à la deuxième personne du singulier et à travers temps. En somme, elle raconte la vie de Jeanne de Clisson à Jeanne de Clisson. Le procédé fonctionne à merveille : ce qui pourrait être froid devient intime, ce qui ne serait qu’une date devient un événement crucial et les précisions historiques, au lieu de faire l’objet de notes en bas de page, sont emportées par une écriture fluide : « Au gré du vent et des marées, tu parcours les côtes bretonnes et normandes jusqu’à la Manche, la Loire et le Blavet, à la recherche de bateaux français. Tu ne sais pas qui tu frappes. Les pavillons ne sont pas encore obligatoires et seuls les vaisseaux militaires et gros navires marchands arborent fièrement leurs appartenances. [...] Dans les ports, on prononce ton nom à voix basse, dans les tavernes, à l’heure où l’ivresse délie les langues, tes exploits détrônent ceux de la princesse viking Alwida et de son équipage de femmes, qui, au IIIe siècle, régnaient sur les mers du Nord. Selon les récits, tu as jusqu’à quatre bateaux et commandes une armée de quatre cent hommes. Tu t’enveloppes d’un grand manteau noir passepoilé de fourrure grise à la capuche toujours relevée ou t’habilles en homme. »

Avant de voir Jeanne naviguer – mais aussi mutiler ses prisonniers et apprendre la guerre à ses enfants – le lecteur aura découvert sa jeunesse, et par-delà, la condition de fille, femme et épouse médiévale. Et aussi un monde qui, derrière la foi, les serments et le droit féodal, respecte par-dessus tout la force. Ainsi Jeanne gagne-t-elle le respect de son troisième mari, le bouillant Olivier de Clisson, en lui collant un procès pour rentes non-versées, qu’elle finira par gagner. À l’amour comme à la guerre...

 

Alexis Brocas

 

Pour ce qu’il me plaist, Jeanne de Belleville, la première femme pirate, Laure Buisson, éd. Grasset, 298 p., 20, 90 €.