Le temps torturé

Le temps torturé

L'auteur américain revisite la mythologie du voyage dans le temps, entre Amérique pavillonnaire et science-fiction pop, banalité poisseuse et récit de vengeance. Un album dont la virtuosité avance masquée.

L'Américain Daniel Clowes est notamment fameux pour sa BD Ghost World, le récit de deux adolescences flottant dans une banlieue pavillonnaire. Son nouvel album, Patience, réinvestit cette aire fondamentale mais y adjoint un argument feuilletonesque. Cela commence littéralement sur l'inscription d'une année - 2012 - et d'une fécondation : Jack et Patience (mais oui, on peut s'appeler Patience) découvrent qu'ils attendent un bébé. Ils ne gagnent pas grand-chose, mais ils s'aiment coûte que coûte. Un soir, Jack retrouve à l'appartement Patience assassinée. La police le soupçonne, il fait sa propre enquête, de fausses pistes en déconvenues. Tout cela en seulement vingt planches. On est soudainement propulsé en 2029. L'époque en est revenue à une esthétique proche des seventies, portée sur l'ovoïde et l'acrylique. Y erre un Jack quinquagénaire, alcoolique, toujours obsédé par l'horreur non élucidée de sa jeunesse. Une prostituée qu'il a secourue lui raconte qu'un de ses clients prétendrait avoir trouvé un moyen de voyager dans le temps. Elle n'affabule même pas, et Jack met la main sur la chose : une sorte de télécommande jaune et molle, adjointe d'un condiment chimique que Jack se contente d'appeler « la sauce ». On n'en saura pas plus sur les exacts fondements de cette ingénierie artisanale, et on s'en passe fort bien. Le registre est plus le merveilleux que la science-fiction. Le veuf inconsolé peut se téléporter dans la jeunesse de Patience, pour tenter de dénicher l'assassin et d'incurver le cours des événements. Le voici dans un monde jalonné de snacks et de bungalows cradingues, peuplé de petites frappes perverses, d'idiots et d'âmes déjà revenues de tout : Patience aura en effet son lot de désillusions, d'humiliations et de violences. Témoin de ce cirque nauséeux, Jack se transmue en justicier - une sorte d'ange déglingué et soupe au lait.

Trognes hébétées ou angoissées

À l'image de l'argument d'anticipation low-tech, la vision de Daniel Clowes est si sûre qu'elle ne se pique jamais de démontrer sa virtuosité. Le dessin, faussement passe-partout, paraît décalquer la manière des comics industriels : contours nets et rigides, aplats de couleurs uniformes et sans nuances. Il s'agit bien, somme toute, d'invoquer les démons de la standardisation - l'on peut parfois penser aux tableaux pop de Roy Lichtenstein. Il y a, avançant masqué derrière cette conformation apparente, un génie des trognes hébétées ou angoissées, de l'inquiétante banalité et du détail qui tue. La liberté de l'auteur n'en est que plus flagrante lorsqu'il compose certaines planches comme des vitraux, juxtaposant les visions de Jack, dopé à « la sauce ». Et voilà le plus beau : le récit de science-fiction ou de super-héros révèle ses contraintes triviales, tandis que la quotidienneté se transmue en un inquiétant pays d'Oz, un monde parallèle, un ghost world. Réalisme du conte, délire du réalisme : un parfait jeu de patience qui parvient à dépasser le plaisir solitaire du formalisme.

PATIENCE, Daniel Clowes, traduit de l'anglais (États-Unis) par Éric Moreau, éd. Cornélius, 190 p., 30,30 e.