Ma tumeur et moi

Ma tumeur et moi

Atteint d'un cancer au pancréas, le philosophe Ruwen Ogien en fait la matière de son dernier livre, entre journal et essai autobiographique. Non pour transmuer la maladie en expérience initiatique : il n'y a décidément rien, selon lui, à apprendre de la souffrance. Plutôt parce qu'il ne peut s'empêcher d'avoir un regard acéré - notamment sur l'institution médicale.

La prochaine fois que vous croisez un individu arborant fièrement, sur son t-shirt, sans parfois même en connaître la nietzschéenne provenance, « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts », à l'insulte (car en réalité, vous verrez, ce qui ne nous tue pas finira quand même par nous tuer, tous autant que nous sommes, mais plus doucement), préférez l'altruisme : emmenez-le, d'urgence, dans la librairie la plus proche et offrez-lui le livre de Ruwen Ogien.

On connaissait depuis longtemps ce spécialiste de philosophie morale pour ses prises de position radicales sur : le droit de chacun de disposer de son corps comme il l'entend (prostitution, gestation pour autrui, suicide assisté...), la censure artistique (Le Sexe, l'Art et la Morale, La Musardine, 2006), le paternalisme des institutions (L'État nous rend-il meilleurs ?, Gallimard, 2013) ou l'autonomie des choix humains (L'Éthique aujourd'hui. Maximalistes et minimalistes, Gallimard, 2007). Sa thèse centrale est la suivante : il convient simplement de « ne pas nuire aux autres, rien de plus ». Un lectorat bien plus large l'a découvert ensuite via des ouvrages d'une clarté et d'une drôlerie inédites, s'agissant de philosophie française : L'Influence de l'odeur des croissants chauds sur la bonté humaine (Grasset, 2011) réussissait le pari de nous faire jouer à des casse-tête moraux pour nous démontrer que les principes sur lesquels nous bâtissons nos vies peuvent être à tout moment questionnés. Philosopher ou faire l'amour (Grasset, 2014) démolissait notre façon de placer l'amour sur un piédestal. Mon dîner chez les cannibales (Grasset, 2016), journal philosophique écrit au fil de l'actualité, reprenait l'ensemble de ses thèses. Avec ses Mille et une nuits, Ruwen Ogien aborde un genre inédit pour un homme d'ordinaire si peu enclin à se confier : l'essai autobiographique.

Refus de l'élitisme et de l'infantilisme

Depuis quatre ans, Ruwen Ogien est atteint d'un cancer de la tête du pancréas. Il ne cache rien de ses séances de chimiothérapie, de la dégradation de son corps, des rechutes, de l'angoisse à chaque visite de contrôle, de la façon qu'a son corps de faire de la résistance. « Je suis content pour lui », dit-il sobrement. Après s'être trouvé mille raisons de ne rien dire publiquement de sa maladie (comme le décida Michel Foucault), ou de traiter le sujet de façon totalement impersonnelle (comme le fit Susan Sontag), Ruwen Ogien voit dans le choix de raconter toutes les étapes par lesquelles il passe un choix politique. Pourquoi ? Parce que c'est là, dit-il, refuser d'adopter une posture élitiste, mais aussi une manière de résister à la stigmatisation et à l'infantilisation auxquelles sont sans cesse confrontés les malades. Et de raconter, avec une férocité du trait qui rappelle que naguère Ruwen Ogien fut caricaturiste pour un journal israélien, comment le médecin qui lui apprend qu'il a un cancer gravissime ne prononce jamais le mot « cancer de la tête du pancréas », mais s'embourbe dans son jargon où il n'est question que d'« adénocarcinome canalaire pancréatique ». Même chose dans les comptes rendus des consultations au service d'oncologie, « bourrés de fautes d'orthographe », escamotant aussi systématiquement le mot. Car, note-t-il, alors qu'on ne ment pas à une personne souffrant d'une affection cardiaque, « il existe un penchant à dissimuler la vérité aux personnes atteintes d'un cancer », une maladie qui n'est « jamais associée à des images romantiques positives ». « Il n'y a pas de "Montagne magique" pour les cancéreux, mais seulement des pavillons qui ressemblent plus à des mouroirs sinistres qu'à des hôtels de charme. »

Contre les idéaux doloristes

Fin observateur de la comédie sociale, Ruwen Ogien met en scène la cruauté des rapports humains dans l'institution hospitalière, depuis les discussions avec le voisin de chambre, en passant par la tête austère du chef de service, la distinction de classe entre chefs de service, praticiens hospitaliers, et les autres (le personnel soignant, l'administration, les patients...), les conseils diététiques divers et variés des amis qui passent par là et vous veulent du bien... On songe aux descriptions glaçantes que fit le sociologue Erving Goffman de l'institution asilaire ou des masques que nous portons en société. Selon Elisabeth Kübler-Ross, toute personne à qui l'on annonce qu'elle est atteinte d'une maladie mortelle passe par cinq stades du deuil : le déni, la colère, le marchandage, la dépression, l'acceptation. Or, constate Ruwen Ogien, le patient qui n'endosserait pas ce rôle-là, celui du patient type, et ne conformerait pas ses réactions et ses conduites à ce schéma-là sera moins bien traité. Et la réciproque est vraie.

Personnage à part entière de ce drame et de cette comédie, Ruwen Ogien s'observe partir, avant l'intervention chirurgicale à laquelle on lui dit qu'il ne pourra échapper, à la pêche au « deuxième avis ». « Je me comporte avec [le médecin] qui avait fait l'effort de m'annoncer des nouvelles pas très agréables avec un certain tact [...] comme si c'était un agent immobilier dont je teste les offres, alors que je n'aimerais pas, mais pas du tout, qu'il me traite simplement comme un client qu'il peut essayer d'embobiner. »

Ces dernières années, on a vu fleurir dans les rayons des librairies et des grandes surfaces quantité de livres de développement personnel, invariablement construits selon le même modèle : confronté soudain à la souffrance (un deuil, la maladie, une rupture, un choc majeur), un individu réforme sa vie et prend appui sur l'horreur subie pour devenir meilleur. Ces idéaux doloristes remontent à l'Antiquité (« la souffrance enseigne ») et font de la résilience une vertu morale. Ils sont accompagnés « d'un déluge d'anecdotes et de témoignages sur les bienfaits ou les utilités de la maladie, qui ressemblent, par leurs exagérations, aux commentaires enthousiastes des clients d'hôtels ou de restaurants bas de gamme envoyés sur le TripAdvisor par les amis des propriétaires ». Or, en vérité, la souffrance physique « est un fait brut qui n'a aucun sens, qu'on peut expliquer par des causes, mais qu'on ne peut pas justifier par des raisons ». Sauf que cette façon d'idéaliser les vertus supposées de la souffrance nuit aux plus faibles et aux plus démunis (physiquement, psychiquement, matériellement), qui n'ont d'autre choix que d'accepter leur condition avec fatalisme. « Nous pouvons tendre à magnifier nos souffrances pour dévaluer celles de nos rivaux en malheur, ou nous servir de ces souffrances pour justifier toutes sortes d'actions qui portent atteinte à leurs droits. [...] Par conséquent, il serait raisonnable d'adopter une attitude sceptique à l'égard des conceptions du monde qui placent ceux qui souffrent ou ont souffert au-dessus des misérables bien-portants, superficiels et ignorants. » Faisons de la chair de ces mots notre sésame pour 2017.

Photo : Ruwen Ogien ©JLPPA/BESTIMAGE/ÉD. ALBIN-MICHEL

MES MILLE ET UNE NUITS, Ruwen Ogien, éd. Albin Michel, 256 p., 19 E.

Directeur de recherche en philosophie au CNRS, Ruwen Ogien est né de parents juifs polonais au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans un camp de déplacés en Allemagne. Aussi rigoureux que blagueur, il s'est fait connaître avec des essais défendant une conception « minimaliste » de la morale.