Miscellanées marines

Miscellanées marines

L’été incite aux lectures, mais celles-ci sont de moins en moins diverses : depuis cinq ans, tous les libraires ont noté, consternés, que les choix des lecteurs se concentraient désormais sur les quatre ou cinq livres vantés à la télévision- pour des raisons souvent étrangères à leur qualité littéraire. Pour vous aider dans vos choix de lectures estivales, le Magazine Littéraire publiera, cet été, une série de critiques inédites de romans parus dans l’année, aux qualités littéraires réelles, et dont on a trop peu parlé. Vient s'ajouter à cette belle et longue série, La Promesse de Silvina Ocampo.

Une fantasmagorie lyrique sur une femme à la dérive. Silvina Ocampo, écrivaine argentine réputée pour ses nouvelles, a fait de La Promesse sa plus longue fiction.

Sorte d’autobiographie, parue en espagnol à titre posthume aux éditions Sudamericana en 2011, cette œuvre singulière relate le naufrage d’une narratrice laissée innommée. Embarquée pour Le Cap à bord de l’Anacréon – éponyme du poète lyrique grec -, celle-ci tombe à la mer. Etourdie, elle se réveille dans l’eau,  nage pendant huit heures, parfois agrippée à un radeau de fortune…et supplie Sainte-Rita - Patronne des causes désespérées - d’intercéder en sa faveur. Si elle exauce sa prière, la narratrice promet de publier son « embrouillamini » de notes.

Variations du souvenir

Cette dérive dans le tumulte des vagues donne lieu à une truculente exploration de son intimité, lors de laquelle ressuscitent les personnages phares de son existence, par le biais d’une succession de minuscules portraits.

Sa vie défile, erratique, avec les figurants qui la composent. Des saynètes avec la marchande de fruits de sa jeunesse, avec Aldo l’aficionado de sport hippique « sans âge », avec Alina la vieille dame ayant toujours l’air déguisée, un certain Monsieur Pygmée, ou Leandro et l’enfant Gabrielle… Autant de figures lumineuses qui peuplent la toile sombre d’un être certain de sa perdition prochaine. Une petite société qui forme le théâtre de sa mémoire, qualifiée de « voix sensitive et nerveuse ». Précieux au regard des circonstances tragiques frappant celle qui se lamente : «O mémoire, combien tu m’as fait souffrir ».

Si certains personnages remémorés bénéficient d’un récit fouillé et détaillé, d’autres n’apparaissent qu’en pointillé… Alors, une navigation entre des bribes de narrations entrecoupées, hachées par le dédale d’une mémoire lésée, et compilées comme « un dictionnaire de souvenirs » émancipé de toute vraisemblance, s’offre au lecteur.   

Le chant du cygne

Silvina Ocampo, qui a étudié la peinture à Paris sous la tutelle de Giorgio De Chirico et Fernand Léger dans les années 1920, se réapproprie ainsi cette esthétique de l’éclatement et de l’étirement du temps par le truchement de sa narratrice. Assimilée à un palimpseste oral, celle-ci raconte sans cesse des choses. « Interminablement », tandis qu’elle agonise.

« Ce qu’il y a de merveilleux dans la mer c’est que lorsqu’on vit dans ses entrailles, nul ne peut parler ». Telle Shéhérazade au roi Shyarar, elle se voit raconter encore et encore pour retarder et maintenir à distance la mort, la perte d’identité ou la désintégration. « L’eau qui tue me vivifie », soliloque-t-elle.

Avec sa structure à la fois concentrique et expansive, l’œuvre est ouverte à toutes les digressions et interpolations. Particulièrement dans les dernières pages rédigées d’une écriture volontairement confuse et vacillante. La brièveté, l’angoisse, et la réalité plissée d’une mémoire submergée émanant de la prose de Silvina Ocampo, se plaisent alors à faire dériver le texte et son sens, devenus fuyants. Une dérive salutaire où l’imagination est sauvée des eaux.

 

Delphine Allaire

La Promesse, Silvina Ocampo, traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Picard, Ed. des femmes Antoinette Fouque, 132 p., 13€.