Parures et trophées de Caroline Lamarche

Parures et trophées de Caroline Lamarche

Les deuils se succèdent dans un livre étrangement gai et acidulé, placé sous l’égide de saint Hubert, patron des chasseurs, et d’une dépouille de cerf.

Le titre, à une lettre près, est emprunté à une comptine qui finit bien, « Dans sa maison un grand cerf regardait par la fenêtre un lapin venir à lui et frapper ainsi: cerf, cerf, ouvre moi ou le chasseur me tuera. Lapin, lapin, entre et vient me serrer la main ». Mais dans le livre de Caroline Lamarche, si l'on trouve bien quelques mains secourables à serrer, il n'y a pas de lapin, le cerf n'a pas de maison, il est traqué, il finira mal, pendu, puis décapité, puis naturalisé à la manière des chevaux de Berlinde De Bruyckere (la plasticienne flamande vient jouer son propre rôle à la fin du livre). À l'écart de la comptine optimiste un autre chant dit en sourdine : « Ô Saint-Hubert, patron des grandes chasses, toi qu'exaltait la fanfare au galop, en poursuivant le gibier à la trace, tu le forçais sous l'élan des chevaux. » Saint Hubert veille sur ce livre, on sait qu'il vit un jour le Christ entre les bois d'un cerf et renonça à le tuer, mais pas à un bon millénaire de patronat des chasseurs. Hubert est un saint belge (il fut évêque de Liège), le saint-hubert est un chien belge (de la race de Pluto, le chien de Mickey), et Caroline Lamarche est membre de l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.

Dans la maison un grand cerf n'est pas un livre belge mais un texte intimiste, troublant et de belle écriture. Saint-Hubert est là parce qu'on le fête le 3 novembre, le lendemain du jour des morts, la veille de l'anniversaire du père de la narratrice. Dans la maison un grand cerf est un livre de deuils, le deuil du père tant aimé, le deuil de l'amour, l'amour de « M » brisé d'un coup sec, et le deuil de Bertrand que l'on retrouvera pendu, comme un cerf. Bertrand est libraire dans l'une des Galeries Saint-Hubert à Bruxelles, dernière boutique résistant au tourisme du quartier, spécialiste des livres d'art, il se les laisse voler, ouvre une petite galerie à perte, souffre de la station debout et partage avec la narratrice le goût des belles choses, quelques bocks de Mort Subite et une amitié respectueuse, consolatrice. On boit parfois « à la santé des morts, bel oxymore » dans ces galeries royales, même si « à ma connaissance aucun libraire n'a jamais été fournisseur de la cour ».

Le livre est construit en cinq chapitres où les deuils se succèdent et se chevauchent parfois, ils se croisent comme la trace du gibier qui revient sur ses pas. Le souvenir du père virevolte comme le vol du machaon, celui de M s'efface dans le regret d'avoir été mal aimée, « M m'attribuait donc la folie, c'était sans doute conforme à ce qu'il pensait des femmes, du moins de celles qui partagèrent sa vie ». Et c'est en comparant cette folie supposée à la marche du cavalier sur l'échiquier que la narratrice raconte la légende de saint Hubert (oui, on écrit chaque fois «narratrice», par respect pour la distance pudique établie par Caroline Lamarche, mais avec le sentiment infondé et certain qu'elle ne fait qu'un avec l'auteur : sa volonté d'enfoncer chaque fois le scalpel de l'introspection jusqu'à l'os est telle, dans un mélange de douleur, de douceur et de fantasque lucidité, qu'il ne reste guère d'espace pour la fiction. Mais, en attendant, va pour « la narratrice »).

La plupart des passages que nous voulions citer parlent de la mort, alors ne les citons pas, car, malgré son sujet, Dans la maison un grand cerf est un livre gai, acidulé, lucide, un beau livre ouvert sur l'espoir d'une rédemption par l'art. Alors, pour finir, ceci (la narratrice souffre d’acouphènes) : « Un proverbe flamand dit “Quand ton oreille siffle, c'est qu'il y a quelqu'un qui danse sur la tombe qui t'attend” et je me demande qui est ce quelqu'un qui danse sur ma future tombe, qui est déjà celle de mon père, sinon mon père, justement, le seul membre de notre famille que j'aie jamais vu danser ».

Jean-Baptiste Harang

Dans la maison un grand cerf, Caroline Lamarche, éd. Gallimard, 136 p., 12,50 €