Portrait sans vanité

Portrait sans vanité

Une entrée en littérature désarmante de délicatesse et de maîtrise : en soixante-cinq fragments, le tableau d'une folle générosité, celle de la mère de l'auteur, professeur à la retraite écoutant et accueillant toute la misère du monde dans la banlieue nantaise.

En haut à gauche, une silhouette se détache sur le fond gris de la couverture du livre. Saute-t-elle dans le vide ? Non. Elle s'offre tout entière à ce « penchant pour la liberté qu'offre l'abandon des prétentions ». Voici le portrait moral d'une femme sans vanité. Une petite femme qui colle sur les portes, les placards et le réfrigérateur de sa cuisine des dizaines de petits Post-it, dont un sur lequel elle a écrit : « Qu'est-ce qu'une vie réussie ? » Une réponse possible se trouve dans ce livre. « Pour la plupart des gens, la vie s'achève sur un compromis : c'est sur un compromis que la sienne avait commencé. » Jeanine n'a pas confiance en elle. Elle le sait : jamais elle ne pourra être « l'égale de ses modèles ». De cet embarras à devenir quelqu'un quand on se considère si peu, de ses complexes dus à ses origines modestes, elle fera une liberté. « Contre la tyrannie des ambitions [elle] a préféré affiner sa part sensible. » Divorcée, enseignante à la retraite, elle transforme sa cuisine peinte en rose en lieu d'écoute et d'entraide inédit. « Son empathie est sans commune mesure quand elle voit un enfant ravaler sa salive, le menton d'une vieille femme trembler, mais, et c'est peut-être le propre de l'empathie, l'émotion qu'elle ressent alors ne se présente jamais tout à fait comme la sienne propre. »

Un éclat consistant à s'effacer

Dans sa maison elle aménage un studio qu'elle loue à tout ce que Rezé, où elle réside, et ses environs comptent de marginaux et de miséreux. Au gré de ses courses au supermarché ou de ses déambulations, on croise un danseur étoile moscovite devenu marin, des réfugiés syriens, une mythomane espagnole, des Algériens mélancoliques, des petites frappes facétieuses, un jeune homme qui soudain rejoint Daech, deux « petites dames sur talons gris » témoins de Jéhovah, un chihuahua acheté sur Leboncoin.fr, mais aussi l'ancien mari de Jeanine, et surtout la narratrice, sa fille. C'est elle qui raconte, en soixante-cinq chapitres lumineux, où alternent fresque sociale et portrait intime, ces fragments de la vie d'une femme, dont l'éclat réside en cette façon qu'elle a de s'effacer, préférant être tournée vers les autres. Ainsi du jour où Jeanine écoute Alvirah, une de ces naufragées recueillies dans sa cuisine, conter l'enfer de ce que fut sa nuit de noces : « On ne l'entendait presque plus tandis qu'[Alvirah] racontait comment sa propre mère avait fini par rentrer dans sa chambre, lui saisissant les poignets et lui ordonnant de se laisser faire maintenant [par son mari], et comme Alvirah s'agitait toujours, décidant d'employer les grands remèdes - la giflant pour la faire taire. » C'est parfois acide, jamais complaisant, souvent beau et tendre. L'auteur dit aussi, avec une pudeur dont on lui sait gré, les pratiques obscures auxquelles nous, les filles, nous nous abandonnons furieusement pour nous affranchir, de toutes nos forces, de l'ombre de nos mères.

L'Abandon des prétentions est le premier roman de Blandine Rinkel, 25 ans. Membre du collectif Catastrophe, elle danse, elle chante, et elle écrit vraiment très bien. On trouvera dans cet Abandon des pages d'une grande justesse, des portraits d'une maturité confondante - on songe parfois, pour l'acidité douce aussi bien que pour la finesse du trait, à un jeune Musil qui peindrait ses contemporains. Une fois refermé ce livre lu d'une traite, on est un peu ému, un peu triste et très heureux d'avoir pu assister à tout cela : à la vie minuscule d'une femme qui fit de sa maison de Rezé le centre du monde. À la gratitude d'une fille qui cessa un jour de reprocher à sa mère de n'être qu'elle-même. Et surtout à la naissance d'une écrivaine avec qui, dans les années à venir, il faudra compter.

L'ABANDON DES PRÉTENTIONS, Blandine Rinkel, éd. Fayard, 248 p., 18 E. .

Extrait

Chaque jour

Elle n'aura connu que des noms sans importance, des attaches qui ne soutiennent pas le monde, [...] elle aura toute sa vie été une femme-oreille, recueillant les humeurs et les mots de chaque jour, elle n'aura été qu'une femme-thermomètre, entendant et mesurant le degré d'âme de son temps.