Salter par lui-même

Salter par lui-même

Lire James Salter revient souvent s'exposer à une sensation paradoxale : d'un côté, l'impression que les images créées par son style et ses choix de thèmes ne pourraient s'incarner autrement que dans une teinte légèrement surannée – une sorte de Technicolor flamboyant digne de Douglas Sirk ou de sépia terreux selon les scènes – et, d'un autre côté, la certitude que cette écriture, sous son vernis académique, ne renonce malgré tout jamais à développer quelques dispositifs neufs ou inédits.

C'est que l'écrivain américain, qui nous a quittés en juin dernier à l'âge de 90 ans, fut sans doute le plus classique des modernes. Salter par Salter, qui rassemble un long entretien datant de 1993 et une série de trois conférences sur « L'art de la fiction », permet de confirmer cette intuition et offre l'occasion de voir le romancier s'en justifier de manière très directe.
Par exemple, aux questions « Qu'entendez-vous par : “Il y une façon de vivre qui est la bonne” ? Vous voulez dire, à découvrir par chacun de nous ? », James Salter répond : « Non, je ne pense pas que cela puisse être inventé par tout un chacun, ce serait trop chaotique. Je me réfère aux anciens, aux classiques, à une civilisation qui s'accordent sur le fait qu'il existe certaines vertus et que ces vertus ne peuvent être ternies. » Contre le désordre du monde, l'ancien pilote de chasse de l'armée américaine a toujours opposé des phrases méticuleusement agencées et un intérêt pour des sujets qui ressemblent à des balises morales appartenant à un autre temps (l'héroïsme, la gloire, la virilité). Pourtant, l'œuvre de James Salter n'a rien de réactionnaire. Littérairement parlant, elle se risque même à de fréquentes expérimentations post-modernes à l'instar du narrateur d'Un sport et un passe-temps que l'écrivain ne considère que comme « un stratagème » et une « silhouette en noir qui déplace le mobilier sur une scène de théâtre ». Voilà donc toute l'ambiguïté de cette œuvre si difficilement classable, animée en fin de compte par une seule certitude vacillante : « La vie aboutit à des pages, si elle aboutit à quoi que ce soit ».

Pierre-Édouard Peillon

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À lire : Salter par Salter, James Salter, trad. de l'anglais (Etats-Unis) par Philippe Garnier et Marc Amfreville, éd. de l'Olivier, 170 p., 14 €.

James Salter à la Grande Librairie, le 4 février 2010