Le féminisme, une question essentielle ?

Le féminisme, une question essentielle ?

En réaction à notre dossier du mois d'avril consacré aux féministes, une lectrice met en exergue quelques contradictions. «Où en sont les féministes?, nous écrit-elle. La question, disons-le d’entrée de jeu, n’est pas la bonne. Conjurant le “en” superflu, celle qu’il eût fallu poser, avec une légère retouche à l’incipit du Deuxième Sexe,  est la suivante: Y a-t- il un problème ? Et quel est-il ? Y a-t-il même des féministes? […] On ne sait plus bien s’il existe encore des féministes.»

Égalitaristes et universalistes, différencialistes, pro-paritaires, anti-paritaires, d’un camp, aussi bien que de l’autre, partisanes et pratiquantes de la déconstruction, etc. : Où s’en sont allées les féministes?  

Pourquoi le choix d’Hélène Cixous, au moment de se poser la question des progrès réalisés par les féministes trente ans après la disparition de Simone de Beauvoir?  Rappelons ici les propos tenus par cette dernière à Alice Jardine, qui l’interrogeait en 1979 sur les sentiments que lui inspirait le projet d’une nouvelle écriture féminine entrepris par Cixous : « J’appartiens à une autre génération.  Je ne parviens ni à la lire, ni à la comprendre.  Je ne saurais avaliser cette volonté d’écrire dans une langue foncièrement ésotérique.  C’est faire fausse route, à mon avis, que cette quête d’un style d’écriture purement féminine. »[i] 
Si par « masculiniste », on entend identification à l’universel, et par « classiste », attention insuffisamment donnée  à ce qui n’est pas la classe moyenne, aisée, blanche (la bourgeoisie), etc., « masculiniste, classiste » Le Deuxième Sexe, l’était, et le demeure – en anglais, aussi bien qu’en français.   Comment aurait-il pu ne pas en être ainsi dans cet immédiat après-guerre où l’ouvrage vit le jour?  Un coup d’œil au «Nouveau petit Larousse», celui de 1969, donc à la veille du devenir féministe de Beauvoir, vingt ans après la sortie du Deuxième Sexe, me rappelle, si besoin était, l’absence de ces termes de la doxa d’alors.  Pourquoi, au nom des différencialismes, des essentialismes, hélas ! remis au goût du jour (Quel/le existentialiste ne s’en retournerait dans sa tombe ?), s’adonner à une relecture des œuvres pour y pourfendre les ombres rétrospectivement projetées sur elles ?   

Le texte de Beauvoir, assujetti à des conditions très particulières, n’est guère de lecture aisée dans l’original.  À qui veut le transporter dans une langue étrangère, il présente des difficultés quasiment insurmontables.  Karl Philipp Ellerbrock, à l’occasion du dossier Baudelaire d’un précédent numéro du Magazine Littéraire, citait Poe selon qui la traduction idéale, telle qu’il la définissait dans ses Marginalia, devrait « produire sur les personnes auxquelles elle s’adresse le même effet que l’original produit sur les lecteurs ».  On se prend donc à rêver en lisant celle qu’offrent du Deuxième Sexe Constance Borde et Sheila Malovany-Chevallier, deux Américaines, dont le renommée tenait à l’écriture d’un certain nombre de livres de cuisine… Non, Howard M. Parshley, l’ur-traducteur, n’est pas Baudelaire ; il eut toutefois l’élégance de faire entendre la voix de Beauvoir, de faire passer le texte d’une rive à l’autre de l’Atlantique.  Que l’art du traducteur ne saurait se mesurer à  quelques termes, fussent-ils philosophiques, ou au tout dire, c’est ce qu’auraient dû comprendre l’escouade, ralliée telle une seule femme, derrière des « libératrices » prêtes à leur servir ce qu’elles avaient envie d’entendre et à donner le coup de grâce à l’ancien chef du Département de zoologie du prestigieux Smith College, coupable d’être né du mauvais côté, ou, pour citer Judith Thurman, responsable de l’introduction du néo-Second Sex, de manquer de cette «qualification tellement plus pertinente» [qu’un background en philosophie, ou en littérature française], à savoir « un second chromosome X. »[ii] 

PS. : Comment n’avoir point saisi l’ironie de l’exergue kierkegaardien (deuxième tome) ?       

Céline Léon    

[i] Alice Jardine, “Interview with Simone de Beauvoir,” Signs.  Journal of Women in culture and Society 5 (1979): 224-235. p. 229.  Voir également Hélène V. Wenzel, “Interview with Simone de Beauvoir,” in Simone de Beauvoir: Witness to a Century. Yale French Studies, No 72, 1986, pp. 5-32: p. 11.
[ii] The Second Sex, translated by Constance Borde & Sheila Malovany-Chevallier. New York : Vintage Books, 2010, p. 13.