En 1966, à la recherche du titre idéal

En 1966, à la recherche du titre idéal

Cinquante ans après, le fondateur du Magazine littéraire revient sur l'incubation et les débuts artisanaux du titre. Il explique aussi pourquoi à l'époque il a eu envie, sinon besoin, de ce journal-là.

Au pied de la colonnade de la Madeleine, sous un cagnard d'enfer, le métèque se triturait les méninges. Quel titre donner à son enfant encore embryonnaire ? La Gazette des lettres ? Ballot. La Chronique des livres ? Bêta. À l'achalandage, on dénichait déjà Les Nouvelles Littéraires, plus réac qu'un hôtel vichyssois. On se régalait à la lecture de l'hebdomadaire Arts, succulent avec ses Louis Pauwels, Jacques Laurent, mais encore plus droitier. Agaçant pour le gaucher tiers-mondiste que je personnifiais en 1966. Toute l'intelligentsia, à compter des bacs moins un, attisait le four de la Révolution pendant que les deux seuls journaux littéraires se pavanaient en versaillais. Cette France-là n'était pas à mon goût.

Au salarié endetté que j'étais, éditer un nouveau périodique paraissait l'enfance de l'art. Le magazine c'était l'Internet de ce siècle-là. Il suffisait de trouver un titre. Écrire, dessiner, imprimer, et le tour était joué. Tous mes potes, camarades, connaissances, flirts vivotaient comme moi de leur plume. Les soutiers de la mise en pages ne manquaient pas. J'en avais repéré un à Salut les copains pas mal du tout. Il s'appelait André... André... je n'ai pas pu oublier son nom, bon Dieu ! Je l'ai là, sur le bout de la langue... André... disons André, ça me reviendra bien. Il travaillait sur les Champs-Élysées avec Frank Ténot (1925-2004) et Roger Thérond (1924-2001). Et cela se passait en des temps très anciens.

André était tout heureux de dessiner ce nouveau journal, à 30 ans, il en avait déjà créé trois, mais il voulait savoir. « Comment tu veux l'appeler ton journal ? - Justement je me demandais. »

À L'Express, j'avais rencontré François Bott. Je lui propose la botte (Oh qu'elle est mauvaise !). « Ça te dirait la rédaction en chef d'un nouveau journal littéraire ? - Pourquoi pas. Quel titre ? - Je vois bien ce que je veux mettre dedans, mais le titre, je cale. Tu as une idée ? »

Les hasards d'une équipe

Depuis mon arrivée en France, en 1964, j'avais déjà participé à la conversion en magazines de deux hebdos. L'Express de Françoise Giroud (1916-2003) et France Observateur (que j'avais fait saisir deux fois par de Gaulle pendant la guerre d'Algérie) en Nouvel Observateur, où Claude Perdriel me bombarda instantanément directeur commercial. Pendant deux ans à ses côtés je ne fus ni directeur ni commercial, mais j'appris à fabriquer de la presse. D'où ce journal littéraire avec rédacteur en chef, maquettiste, mais toujours en panne de titre.

François Bott faisait duo avec Bernard Thomas, plus ma femme Lydia, administratrice, plus Simone Arous, femme à tout régler, ça commençait à faire du monde à loger. Je louai des bureaux en ruine en promettant de régler le loyer à la fin du mois. Avec quelle oseille ? On verra bien. Quatre salariés, des bureaux, un journal à imprimer. Va falloir assurer. Et surtout trouver un titre.

J'avais ma petite idée. Le journal, je ne le mettrais pas en vente dans les kiosques. Je l'enverrais par la poste à 50 000 adresses en leur proposant de s'abonner. Premier numéro, plus de mille abonnés. Clopin-clopant, la martingale roulait. Bott et Thomas n'y croyaient pas. Ils nous laissèrent en plan, je dus m'appuyer tout le boulot. Bernard Pivot vint me proposer ses services. Échotier au Figaro, il ne me parut pas sérieux, c'est vous dire l'acuité de mon flair. Emmanuel de Roux (1944-2008) s'intégra insensiblement à la maison et fit venir son frère Dominique (1935-1977), directeur des Cahiers de l'Herne, franchement droitier, qui sauva les meubles en m'envoyant Jean-Jacques Brochier (1937-2004).

Jean-Jacques avait lu toute la bibliothèque de la prison où il s'était amusé trois petites années pour avoir porté les valises du FLN algérien. On l'y avait fourré pour dix ans. Il déboula dans mon bureau, j'y croulais sous les papiers à réécrire. Sans dire un mot, il en prit deux, s'installa devant une machine et me ramena une heure après un travail fignolé. C'était mon homme. En fait, ce fut l'homme du Magazine littéraire trente-six ans durant. Moi, quatre ou cinq.

En mai 1968, le numéro sur les philosophes révolutionnaires fut la seule publication à paraître au nez de la grève des imprimeurs. Les ouvriers nous avaient fait une grâce. Le directeur, emporté par la tempête, voulut changer de vie pour changer la vie. Il s'établit au Danemark dans une communauté aux moeurs futures d'un communisme intégral. L'entreprise capitaliste lui répugnait. Jean-Claude et Nicky Fasquelle eurent la bonté de soulager sa conscience.

L'imprimeur du premier numéro, rue du Faubourg-Poissonnière, m'avait ajusté un devis léger pour ce projet qu'il appelait « Votre magazine littéraire, votre magazine littéraire. Au fait quel est son titre ? » Vous l'avez dit, il s'appelle Le Magazine littéraire, bien sûr.