Grands et petits millésimes 1966-2016

Grands et petits millésimes 1966-2016

Le Magazine littéraire a 50 ans ! Pour fêter ce bel âge, panoramique sur un demi-siècle de parutions françaises et étrangères, en littérature comme en sciences humaines. De 1966 à 2016, les livres et les noms qui ont marqué chaque année. Dossier coordonné par la rédaction

Il en est des livres comme du vin : il y a des années avec et des années sans. Entendez que certains crus sont meilleurs que d'autres. Aussi, à l'occasion des 50 ans du Magazine littéraire, avons-nous conçu le projet d'apprécier les 50 dernières années en fonction de leur millésime. La rédaction s'est donc emparée de son imposante collection ; elle l'a relue, épluchée, disséquée mais aussi comparée : nous n'avons pas la science infuse, surtout dans un domaine aussi subjectif que la littérature et les idées, et il n'est jamais trop tard pour combler quelques lacunes ; et, prise d'un prurit perecien, après avoir pensé, elle a classé. Puis elle a voté.

Les critères ? Des livres, le plus souvent de la fiction, mais aussi des essais, qui ont dominé l'année de leur parution (et, s'agissant des étrangers, celle de leur publication en traduction française) soit par leur succès commercial, soit par leur accueil critique, soit par la trace qu'ils ont laissée dans nos mémoires, soit les trois à la fois. Sénèque nous ayant engagés à séparer les choses du bruit qu'elles font, c'est encore plus vrai avec les livres que la tourmente médiatique emporte parfois au plus haut ; avec le recul du temps, on se demande si c'était bien nécessaire. Comme pour le vin, rien ne vaut de les laisser un certain temps à la cave, tout en sachant que les remonter au jour c'est les exposer à l'épreuve de vérité.

Pépites inattendues

Lecteurs, ayez le souci de ne pas boire l'étiquette ! Foin du nom de l'auteur, des prix littéraires qu'il a récoltés, des louanges des critiques, seul compte le texte nu. On distingue mieux alors les cuvées de qualité. Il y a donc eu des années exceptionnelles, de grandes années, de bonnes années, des années moyennes et des années médiocres au cours du demi-siècle échu. Une flèche sur un fond distinct indique la tendance mais ne concerne en rien « le » livre que nous avons choisi de mettre à chaque fois en exergue. Libre alors aux lecteurs de distinguer selon leur propre goût, et leurs souvenirs, les grands crus des premiers crus et des crus classés en transposant les critères de productivité, de sécheresse, d'humidité, de température. Question de terroir, mais celui-ci désigne-t-il une maison d'édition ou l'imaginaire de l'auteur ? Disons un peu des deux... Ainsi une Amélie Nothomb peut-elle côtoyer un Gérard Genette, rencontre inédite, ce qui témoigne de la diversité de notre vive curiosité pour la vie littéraire.

Au cours de notre plongée dans les archives, nous avons parfois découvert des pépites inattendues : ici une critique de J. M. G. Le Clézio, là trois critiques de livres du philosophe Paul Ricoeur par son secrétaire éditorial, un certain Emmanuel Macron... Certaines sont republiées avec la signature de leur auteur, mais la plupart ne le sont pas, ayant dû être émondées.

Si un tel classement, pour discutable qu'il soit, pouvait engager les lecteurs non seulement à relire mais surtout à découvrir longtemps après ce qu'ils ont le sentiment d'avoir raté, nous n'aurions pas oeuvré en vain, d'autant que la plupart de ces livres sont aujourd'hui disponibles en format de poche.

Les historiens de la culture ont établi que 1913 fut exceptionnelle pour la littérature et les arts : Alcools, Du côté de chez Swann, Le Grand Meaulnes, La Colline inspirée, La Prose du Transsibérien, le Journal d'A. O. Barnabooth... N'en jetez plus ! De quoi donner encore des complexes. Antoine Compagnon, qui y a consacré son séminaire au Collège de France en 2011, est d'avis que 1966 fut une annus mirabilis. Nous nous permettrons juste de souligner, dans l'inventaire de cette année distinguée comme « séminale » par l'universitaire, un événement qui, à nos yeux et, espérons-le, aux vôtres, suffirait à la décréter effectivement merveilleuse : la naissance du Magazine littéraire...

Pierre Assouline

Illustration : Nini la Caille pour Le Magazine Littéraire