L'antidote aux fanatismes

L'antidote aux fanatismes

En kiosque, Molière, l'antidote aux fanatismes. Le temps ne paraît pas avoir de prise sur Molière. Au programme de l’agrégation cette année, le dramaturge nous aide à comprendre – pour mieux les désamorcer – les fanatismes et les aveuglements de tous poils, des plus virulents et dangereux (la dévotion intégriste) aux plus risibles et pernicieux : l’esprit de système, le prêt-à-penser, l’autoritarisme borné, ou tout simplement l’académisme… Dans le sillage de Montaigne et un demi-siècle avant Voltaire, Molière a la tolérance pour seule règle et fait de l’humour son allié décisif. Un dossier coordonné par Patrick Dandrey, grand spécialiste de la littérature française du xviie siècle, comprenant un long entretien avec Fabrice Luchini, lecteur et interprète passionné de Molière.

À entendre Molière, il semble que la chose du monde la mieux partagée ne soit pas le bon sens, mais la folie. Dans Tartuffe, il se plaint que les bornes de la nature et de la raison soient « trop étroites » pour la plupart des hommes : saisis d'une fureur d'outrer les plus nobles choses (en l'occurrence la religion), « ils les gâtent souvent ». Dans le contexte de la fureur djihadiste d'aujourd'hui, « gâter » peut sembler une litote très Grand Siècle. Mais la mesure dans l'expression de l'indignation n'ôte rien à la pertinence du constat : dès que leur imagination s'entête d'une certitude, note la comédie, le pli des gens est de se faire esclaves des faux prophètes qui flattent leurs croyances et tyrans de ceux qui ne les partagent pas. Cette dictature morale a un nom : le fanatisme.

On peut être fanatique de bien des choses : outre la dévotion religieuse, on voit la naissance, la fortune, la fidélité, la santé, le snobisme, le sexe, la vertu, ou même la (mauvaise) littérature servir, chez Molière comme dans notre actualité, pour tenter de subjuguer le jugement ou la vie des autres. À ces scléroses contagieuses de la pensée, la comédie oppose l'idéal d'une liberté souriante et raisonnée, approfondie en une conscience de soi qui s'éprouve dans la résistance au prêt-à-penser et se rebelle contre les inquisitions de la police des moeurs et des coeurs. Son arme contre ces dogmatismes ardents et ces égarements chimériques, c'est le stylet du rire : le ridicule ne tue pas, mais dégonfle les vanités et les certitudes qui s'enflent. Sans contester les croyances, la dérision teste leur consistance, tout en leur assignant pour borne la liberté inviolable d'autrui.

Et, comme rien n'est moins unilatéral que la pensée comique, cette liberté même est mise à la rude épreuve de sa violence ravageuse sous les traits de Dom Juan, séduisant mais terrible. Finalement, c'est une idée toute neuve, celle de tolérance, qui émergera du Misanthrope, chef-d'oeuvre énigmatique, profond, incertain et tendu, pour pondérer sinon résoudre le conflit de l'intransigeance dogmatique et de la licence qui s'égare. Ainsi, dans le sillage de Montaigne et un demi-siècle avant Voltaire, Molière promeut-il la tolérance pour arbitrer le face-à-face entre liberté et fanatisme et en résorber la violence par la dérision. Être Charlie, c'est donc un peu, aussi, être Molière.

Professeur de littérature française du XVIIe siècle à l'université Paris-Sorbonne, Patrick Dandrey est l'auteur d'une vingtaine d'ouvrages, notamment sur Molière. Il dirige la revue littéraire Le Fablier.