Foucault saisi par la révolution spirituelle en Iran

Foucault saisi par la révolution spirituelle en Iran

« Suppôt des mollahs », « Grand ayatollah de l'intellect », « Saint-Just de la révolution verte », « islamo-gauchiste » : les insultes proférées contre Michel Foucault pour les articles qu'il a « commis » sur l'Iran de la chute du shah et du retour de Khomeyni entre 1978 et 1979 pourraient figurer dans un « Lexique des infamies contemporaines ».

Mais où est donc le scandale ? Ces « reportages d'idées » - nés de deux séjours en Iran -, commandés par le quotidien italien Corriere della sera, ont été réunis dans ses Dits et écrits II (Quarto, 2001), permettant ainsi d'en apprécier l'ensemble. Or, ce qui frappe d'emblée, c'est que Foucault n'y adopte jamais une démarche « politique », au sens où il tenterait d'évaluer les forces en présence et de prédire (et juger) l'ordre nouveau qui en résultera. Seul le requiert l'événement, ce qu'il appelle le « mouvement ».

Ce n'est pas qu'il en soit dupe. Très vite il en perçoit l'intolérance et le conformisme potentiels. Mais ce qui le retient est de saisir en direct, de sentir ce soulèvement de tout un peuple qui, soudain, redécouvre qu'il forme une communauté. Comme toutes les révolutions, Foucault se doute que celle-ci sera trahie. Mais il ne cherche pas à voir la Terreur sous la prise de la Bastille dont il est le témoin. Il se laisse porter par l'enthousiasme de cette occurrence rarissime : un peuple qui ré-advient à lui-même, après avoir été brimé par un régime policier dirigé de l'extérieur. Et peu lui importe que la religion véhicule cette révolte. Au contraire. Cela lui permet d'exhumer l'ambivalence ensevelie sous deux siècles d'histoire dogmatique : ainsi que l'avait écrit Marx, dont on oublie de citer les phrases précédant sa sentence selon laquelle la religion est « l'opium du peuple », celle-ci peut aussi exprimer une « protestation contre la misère réelle », se faire « l'âme d'un monde sans coeur ».

Et, de cette description sans jugement, Foucault tire un doute qui vient fissurer nos plus sûres habitudes de pensée. Ce mouvement qui a mal terminé - mais pas plus que d'autres plus « raisonnables » - ramène sur le devant de la scène des problématiques abusivement « classées », parce que non - ou antimodernes, sur le rôle de manifestation d'une « volonté collective », spirituelle, de « la religion », et sur cet énigmatique « populisme » qui nous tracasse tant depuis une dizaine d'années. Voilà pourquoi, si l'on accepte de les lire pour ce qu'elles sont et pas au-delà, ces pages restent essentielles pour comprendre ce qui nous arrive.

Photo : L’image de Khomeyni brandie en janvier 1979 à Téhéran, par des manifestants protestant contre le régime du shah ©AFP

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