Le périmètre de le Carré

Le périmètre de le Carré

Des enseignements et mensonges de son père, manipulateur et escroc à la « tête hypothéquée », à son pas de danse avec Arafat, le romancier suit le fil de ses souvenirs le sourire aux lèvres et ouvre quelques portes de son univers fictionnel. Par Pierre Assouline

« À 20 ans, on est achevé d'imprimer. » Simenon en avait fait un adage. Appliqué à un écrivain, il n'a jamais été aussi vrai que dans le cas de David Cornwell alias John le Carré. Abandonné par sa mère à l'âge de 5 ans, il fut élevé par un père impossible, lequel apparaît dès la troisième ligne de la première page de ses Mémoires et ne le lâche plus jusqu'à la fin de son récit. Pour l'enfant, ses parents étaient un mystère ; ils le sont restés pour l'homme au soir de sa vie.

Tout romancier est un menteur. Celui-ci étant l'un des plus grands, on peut donc en déduire qu'il est un grand menteur. Son enfance a baigné dans l'esquive, le secret et la tromperie. On dira qu'il était à bonne école à l'ombre d'un géniteur escroc, fraudeur, manipulateur, griveleur, mythomane, violent, charmeur, repris de justice. Qu'avait-il donc à cacher pour se résoudre à écrire ses Mémoires ? On a pu lire ici ou là qu'il a voulu ainsi désamorcer la future parution de sa biographie par Adam Sisman (sortie en 2015 chez Bloomsbury) bien qu'il l'ait autorisée et qu'il ait aidé son auteur. Qu'importe au fond puisque lui seul est à même de livrer au lecteur, sans le moindre intercesseur, ses vérités sur sa vie et son oeuvre, fussent-elles imaginaires, incertaines, piégées, approximatives, comme il en convient non sans malice. Il y a les faits et ce qu'il en fait. Le résultat : des Mémoires écrits de mémoire. Fragments de souvenirs, éclats de réminiscences, anecdotes savoureuses, le tout mâtiné d'autodérision et d'understatement bien tempéré. Un livre manifestement écrit le sourire aux lèvres se lit le sourire aux lèvres. Il révélera au lecteur l'enquêteur derrière le romancier, autant Cornwell que le Carré. Une seule silhouette pour un homme double, c'est possible ça ?[Lire la suite]