Georges Perec, ses vies mode d'emploi

Georges Perec, ses vies mode d'emploi

L’écrivain fait ce mois-ci son entrée dans La Pléiade. On le réduit trop souvent à un architecte virtuose, un horloger malicieux et joueur, en mettant de côté sa part la plus sensible. La machine Perec, pourtant, était nimbée de mélancolie, sinon d’angoisse. Notre dossier dévoile quelques-unes des vies secrètes de cet enfant blessé, qui voltigeait au-dessus d’un abîme. Cette conjonction entre extrême rigueur formelle et souffrance rentrée explique sans doute pourquoi il est l’un des fantômes les plus influents de la littérature contemporaine. Ce numéro fait aussi la cartographie de cette constellation Perec.
Avec des textes de Marie Darrieussecq, Tanguy Viel, Éric Chevillard, Valérie Mréjen, Harry Mathews, Philippe Lejeune…

Il y a les auteurs forts en gueule, dont la personne publique fait partie de l'oeuvre. Il y a les bêtes farouches qui travaillent elles à s'effacer, fuient toute lumière et sociabilité excessives. Et puis il y a Georges Perec (1936-1982). D'un côté, le nom de code d'une horlogerie langagière s'imposant des contraintes rigoureuses - nothing personal. De l'autre, une pop star médiatisée de l'écriture, entre lutin hilare et savant Cosinus.

Il est comme une zone d'ombre entre ces deux versants, quelque chose qui ne colle pas. Alors que Perec fait ce mois-ci son entrée dans La Pléiade, Claude Burgelin consacre un bel Album à son existence. Il le compare au chat du Cheshire qui, dans Alice au pays des merveilles, se volatilise en ne laissant derrière lui qu'un sourire indéchiffrable. Et il confirme que la machine Perec ne tournait pas si rond, était nimbée de mélancolie, sinon d'angoisse. S'il apparaissait comme un « éternel enfant », c'est qu'il ne l'avait jamais été, qu'il était « en quelque sorte né de lui-même », ainsi que l'écrivait J.-B. Pontalis, son ultime analyste : son père est mort au front, sa mère a été déportée et tuée à Auschwitz. On savait que cette faille courait dans son oeuvre, mais on ne mesure pas assez combien Perec a voltigé au-dessus d'un abîme, qui ne fut sans doute pas étranger à sa mort si précoce. Son Homme qui dort constitue l'une des plus fortes descriptions de la dépression (ou de l'absence à soi), et l'auteur reconnu tenta de mettre fin à ses jours en 1971 : « J'ai trouvé un homme désespéré, notait son ami Harry Mathews dans Le Verger. Pourtant, au milieu des réunions, il faisait calembour sur calembour, de façon presque obstinée. Sa "rigolade" était plutôt un moyen inoffensif de tenir les autres à distance. »

Nous avons ici choisi de nous focaliser sur cette si mystérieuse personne, au sens le plus large - les vies secrètes d'un individu, le rayonnement de son personnage. Non pas qu'une mouche beuvienne nous ait piqués : loin de nous le désir de réduire une telle oeuvre à l'illustration d'une biographie. Il s'agit de rendre grâce à une sensibilité singulière (c'est-à-dire aussi à une esthétique) quand on réduit trop souvent Perec à un gymnaste prodige. La perfection de son écriture est d'autant plus admirable qu'elle reposait sur le comble de la vulnérabilité : la cathédrale de cristal avait poussé sur des sables mouvants.

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