Contes d'auteurs

Contes d'auteurs

De nombreuses entreprises pratiquent l'édition à compte d'auteur (c'est-à-dire financée par ce dernier), sans souvent annoncer la couleur et sans garantir une visibilité aux livres qu'elles impriment.

Professeur d'espagnol à la retraite et professeur de français particulier en activité à Nantes, Lawrence Lebonnois a écrit un roman, sur les encouragements de son fils. Les Bleuets d'Escoville parlent d'une vieille dame malade qui, par l'entremise d'un jeune homme, retrouve la Normandie de son enfance. Sa première mouture bouclée, elle écume Internet en quête d'éditeurs susceptibles d'accueillir avec bienveillance de nouveaux auteurs. Elle en trouve une flopée. Leur adresse son manuscrit. Et reçoit une première réponse positive des éditions Bergame : « Notre comité de lecture a examiné votre manuscrit avec attention et s'est déclaré favorable à sa publication. » Génial, se dit Lawrence, avant de découvrir que lesdites éditions demandent une participation de 2 520 euros. « Et la deuxième lettre, c'était pareil. "Madame, notre comité de lecture a accepté votre manuscrit." Et un peu plus loin, on me demande une participation ! »

Lawrence Lebonnois avait, sans le savoir, envoyé son manuscrit à des maisons d'édition à compte d'auteur qui voilent pudiquement leur nature derrière une communication sophistiquée (voir encadré p. 9). Celle-ci a ses limites : une seule de ces lettres témoignait d'un retour de lecture digne de ce nom. « Ils ne disent jamais qu'il s'agit d'un compte d'auteur, ils parlent de participation, me relancent, me proposent de payer en plusieurs fois. Mais comment je saurai combien de livres j'ai vendu ? Et si mes ventes ne remboursent pas l'argent que je leur ai donné ? » Sur les conseils de son fils, et après nous avoir joints pour nous interroger sur les services de communication mirifiques que revendique chacune de ces maisons, elle a sagement repoussé ces propositions d'édition allant de 980 E à 3 497 E.

Engrenage

Comparée à d'autres, Lawrence Lebonnois peut s'estimer heureuse. Hacène Rabah Bouguerra a opté pour l'édition à compte d'auteur après le refus de son premier roman, La Forfaiture du corbeau, par les maisons traditionnelles. Il s'est alors dirigé vers les éditions Bénévent, avisé qu'il devrait participer aux frais. En signant le contrat, nous raconte-t-il, après l'avis - évidemment favorable - du comité de lecture, il est entré dans un engrenage dont il ne tardera pas à découvrir les méfaits : « Au départ, j'avais trouvé les conditions correctes. Le suivi des corrections avait de quoi me mettre en confiance, et un travail de communication a été au début effectué, ce qui a valu à mon livre d'être consacré par le prix du Lions Club Côte d'Azur-Corse, puis grâce à cette récompense j'ai été invité à un salon littéraire. Tout cela m'a permis de faire pas mal de ventes. J'ai alors demandé à mon éditeur les chiffres exacts. Il m'a fourni un document où les chiffres ne correspondaient pas aux ventes que j'avais pu constater, notamment lors de salons. » Peu après, la société Bénévent se retrouvait en liquidation judiciaire. Dès lors, il était bien difficile pour l'auteur, après n'avoir perçu qu'une infime partie de ses droits, de mettre la main sur les exemplaires invendus.

Il n'est pas le seul dans ce cas. Du Québec, Daniel Gagné, auteur du Voyage dans l'île, publié en 2003 chez le même éditeur, nous raconte avoir été « volé purement et simplement ». S'avouant «un peu naïf», il explique avoir payé la somme de 2 160 euros, n'avoir reçu «presque rien» et avoir attendu une reddition de compte qui n'a jamais eu lieu. Curieusement, après la liquidation judiciaire, la maison d'édition poursuivait son activité commerciale sur Facebook. L'ancien directeur de Bénévent, qui assure qu'il avait à ce moment vendu ses parts, livre au Magazine littéraire son explication à ce mécontentement: «Le débat de fond sur le compte d'auteur existera toujours. Ceux qui y ont recours attendent parfois trop de résultat du fait d'avoir payé et sont doublement frustrés : ils n'ont pas vendu et, d'autre part, ils y ont mis de l'argent. L'éditeur devient alors bouc émissaire!»

Historiquement précurseur

Les enquêtes sur le compte d'auteur sont un des marronniers de la presse littéraire propres à réveiller le justicier à deux sous qui sommeille en tout journaliste : après avoir donné quelques exemples de gens abusés, il est de bon ton de taper sur l'industrie du compte d'auteur, supposément peuplée d'aigrefins, et de l'opposer aux nobles pratiques du milieu de l'édition à compte d'éditeur, où l'écrivain ne débourse rien et où l'éditeur prend les livres à sa charge. En fait, l'édition à compte d'auteur précède, historiquement, le compte d'éditeur : au temps des libraires-éditeurs et imprimeurs-éditeurs, c'était l'écrivain (comme Montaigne) ou son mécène qui avançait les frais.

L'édition telle que nous la connaissons a émergé peu à peu au cours des XIXe et XXe siècles, tout en coexistant avec le compte d'auteur (Du côté de chez Swann a été publié par Proust à ses frais chez Grasset en 1913). Puis le compte d'éditeur a emporté l'essentiel du marché, nous menant au contexte actuel : d'un côté, les livres publiés par de vrais éditeurs ; de l'autre, le tout-venant du compte d'auteur. Les lois sur la propriété littéraire du 11 mars 1957, puis du 3 juillet 1992, sont venues asseoir la différence : « Ne constitue pas un contrat d'édition, au sens de l'article L. 132-1, le contrat dit à compte d'auteur. » Mais, dans la tête des auteurs aspirant à la publication, un livre reste un livre, dont on attend, outre de l'argent, un bénéfice social et symbolique. Et ces rêves de succès, ces désirs de symboles ont été assez forts pour transformer l'édition à compte d'auteur, naguère proche de l'artisanat, en industrie.

L'homme qui a oeuvré à cette transformation s'appelle Alain Moreau. De 1970 à 1996, les éditions La Pensée universelle, qu'il a fondées, ont publié des milliers d'auteurs aux frais de ces derniers. « Nous étions les mal-aimés de l'édition, se souvient-il. Pourtant, on a dû publier 10 000 livres, soit 500 par an, soit 40 par mois. Et seuls 16 ou 17 auteurs mécontents nous ont fait des procès. On n'a perdu qu'une fois. » Pour parvenir à de tels volumes, Alain Moreau avait mis au point une logique industrielle à toute épreuve. « Je ne prétends pas que nous lisions les livres : on les feuilletait pour savoir si le texte ne tomberait pas sous le coup de la loi contre la diffamation, le racisme. Quand cela allait, on avait des lettres toutes prêtes où nous disions au gens que notre avis était favorable. On ne les trompait pas en disant monts et merveilles de leur livre. La lettre était déjà un précontrat où on les informait de tout ce qu'on leur proposait. Et, comme je publiais beaucoup, on pouvait faire des économies d'échelle sur les stocks de papier, garantir à des imprimeurs un gros volume de travail et proposer aux auteurs des tarifs qui défiaient toute concurrence. Et tout ce que nous publiions n'était pas déplorable. Nos auteurs n'étaient pas des naïfs mais, pour la plupart, des gens qui lisaient beaucoup. » La Pensée universelle a publié Catherine Hermary-Vieille, sept ans avant son Femina et Louis Chauvet, prix Interallié 1953. Elle a aussi permis à Alain Moreau de lancer les éditions à son nom - à compte d'éditeur celles-là -, qui ont publié Pierre Péan, Pierre Assouline, le fameux Suicide mode d'emploi...

Après un rachat, La Pensée universelle a mis la clé sous la porte, mais ses méthodes industrielles ont fait florès chez les multiples petits éditeurs qui, depuis, se partagent le marché. Et, alors qu'à La Pensée on cultivait une certaine ambiguïté (« l'avis favorable »), ses successeurs poussent les apparences et le mimétisme avec les maisons à compte d'éditeur bien plus loin. Ainsi, de même que certains métiers se sont parés de noms plus scientifiques (technicienne de surface pour femme de ménage, agent funéraire pour croquemort), le compte d'auteur se présente sous l'appellation euphémistique d'« édition participative », c'est-à-dire « demandant une participation financière qui correspond aux premiers tirages », nous précisent dans des termes quasi identiques un employé des éditions Baudelaire et un autre des éditions Vérone. Une sorte de troisième voie, ni compte d'éditeur ni compte d'auteur, où les frais de publication seraient partagés plus équitablement. À celui qui se présente comme un auteur voulant publier son premier roman, ils annoncent la couleur : chez les deux prestataires, cela lui coûtera entre 1 500 E et 2 000 E. Quant au pourcentage de manuscrits retenus, il n'est pas communiqué par les éditions Baudelaire, qui se fendent d'une réponse pour le moins laconique : « La décision s'appuie sur deux critères, la qualité littéraire du livre et son potentiel commercial.

Diffusion aléatoire

Si certaines maisons, comme les éditions du Panthéon, n'ont pas souhaité répondre à nos questions, Christophe Tourneur, responsable aux éditions Persée, a bien voulu jouer le jeu : pour lui, l'aspect participatif permet « plus de liberté artistique que chez les éditeurs traditionnels », bien qu'un certain comité de lecteurs, jugeant la « qualité littéraire et la possibilité de trouver un public », « effectue une sélection drastique ». Environ 5 % des manuscrits reçus seraient publiés... soit une centaine par an. Tout de même ! « On fait le travail d'un éditeur traditionnel, à commencer par la sélection », assure Christophe Tourneur.

La diffusion, toutefois, est souvent plus compliquée. Contrairement à l'époque de La Pensée universelle (où, « si un médecin de Caen publiait un livre, on arrosait les librairies de Normandie », dixit Alain Moreau), ses successeurs ont plus de difficulté à trouver de la place dans les rayons. « Pour les essais, ça nous arrive parfois de prendre des comptes d'auteur, et aussi pour les beaux livres. Mais c'est très rare. Au début, on était gentils, on acceptait tout. Mais les auteurs ne sont pas sérieux. Ils nous laissent leurs livres en dépôt et ne viennent jamais les chercher », sourit Véronique, de la librairie L'Arbre à lettres de la rue du Faubourg-Saint-Antoine à Paris.

Un cas particulier dans le monde du compte d'auteur : celui de L'Harmattan. Selon Livres Hebdo, le mastodonte est le quatrième éditeur de France en termes de nouveautés : 2 638 livres parus en 2016. Si L'Harmattan n'a pas voulu nous répondre, Le Monde détaillait, dans une enquête parue en 2015, les spécificités de ses contrats assez particuliers : « L'éditeur versera à l'auteur, à compter de cinq cent un exemplaires vendus, 4 % du 501e à 1 000 exemplaires vendus [et] 6 % à partir de 1 001 exemplaires. » Or la majorité des ouvrages est tirée à moins de 500 exemplaires... Autrement dit, la plupart des auteurs ne toucheront rien. Certes, à moins qu'ils recourent au service d'un correcteur ou maquettiste indépendants - puisque L'Harmattan demande à ses auteurs des livres prêts à l'impression -, ils n'auront rien à débourser non plus.

Alternative au compte d'auteur, l'autoédition consiste à se passer d'une maison pour fabriquer son livre soi-même, ou en recourant à des artisans. C'est la solution choisie par Anaïs W., pour publier son premier roman, Au-delà des tours. « En 2015, j'ai appris tout ce qu'il y avait à savoir sur l'autoédition, étape par étape », se souvient-elle. La relecture, elle se la partageait avec des amis. Quant au « choix du format de document et tout le reste », elle l'a fait elle-même. Le travail d'impression, lui, a été réalisé par un professionnel. Mais l'auteur s'est occupée seule de promouvoir son livre sur son blog. Avec efficacité, puisqu'un libraire est venu sur son site commander des exemplaires. « Pour la promotion, j'ai pas mal utilisé les réseaux sociaux, ainsi que des salons du livre, notamment dans l'Essonne, où j'ai pu donner des séances de dédicace, parfois une par week-end ! » se félicite-t-elle.

Le goût de la contrebande

Pierre Deschodt, quant à lui, connaît l'édition à compte d'éditeur comme l'autoédition. Nègre dans diverses maisons et auteur chez XO, il a écrit une histoire de sa famille, destinée à ses seuls membres. Même s'il a confié la confection de l'ouvrage à la confidentielle société LNLE, perchée au sixième étage d'un immeuble du Nord parisien, il s'agit bien d'autoédition au sens le plus restreint. Si son livre ressemble aux publications des maisons prestigieuses, il ne porte ni code-barre, ni mention d'éditeur et n'a pas été déposé à la Bibliothèque nationale. Tout comme L'Homme qui arrêta d'écrire de Marc-Édouard Nabe, autofiction calquée sur le modèle de La Divine Comédie de Dante, où l'écrivain célinien, à travers son avatar qui a renoncé à l'écriture, dresse un portrait peu flatteur de la société littéraire parisienne, qui l'a pourtant inclus dans la liste du Renaudot. Il s'agissait là d'une version plus revendicative de l'autoédition, un défi à l'édition traditionnelle : l'anti-édition.

ILLUSTRATION : MICAËL POUR LE MAGAZINE LITTÉRAIRE

DÉFINITIONS
LES DIFFÉRENTS MODES D'ÉDITION

Édition à compte d'éditeur. L'éditeur prend tous les frais à sa charge.

Édition à compte d'auteur. L'auteur paie une maison qui est prestataire de service pour qu'elle publie son ouvrage.

Autoédition. L'auteur publie seul son ouvrage, soit en le fabriquant lui-même, soit en faisant appel à des artisans.

Ces appellations ne sont bien sûr pas restrictives : il existe de nombreuses maisons hybrides, qui proposent aux auteurs de s'autoéditer gratuitement, mais délivrent aussi des services payants qui relèvent du compte d'auteur.

LE POINT DE VUE D'UN AVOCAT SPÉCIALISÉ
« PEU DE MAISONS D'ÉDITION À COMPTE D'AUTEUR SE PRÉSENTENT SOUS LEUR VRAI JOUR »

Selon Emmanuel Pierrat, les contrats proposés par ces éditeurs multiplient les ambiguïtés, juridiquement plus que discutables.

« Le problème, c'est le compte d'auteur déguisé, c'est-à-dire présenté sous des allures de maison d'édition à compte d'éditeur », nous explique Emmanuel Pierrat. L'avocat spécialisé dans le droit de l'édition déplore que « peu de maisons d'édition à compte d'auteur se présentent sous leur vrai jour ». Car cette pratique enfreint le code de la propriété intellectuelle, qui décrit trois cas ne pouvant être confondus. Dans un contrat d'édition, l'éditeur paie l'intégralité des frais d'édition et doit assurer la promotion et l'exploitation du livre. Le contrat de « compte à demi », plus rare, est le seul qui permet à l'auteur et l'éditeur de partager les frais, mais il constitue une société en participation et nonun contrat d'édition. Enfin, dans celui à compte d'auteur, l'éditeur n'est que fabricant et ne prend aucun risque : il s'agit d'un « louage d'ouvrage » régi par les conventions du Code civil.

Pour ne pas être ambigu, le contrat doit s'appeler par son vrai nom et informer l'intéressé que la totalité des frais revient à sa charge. Devant nous, l'avocat passe au crible une série de contrats que nous a transmis une auteur contactée lors de notre enquête. Le premier cité est ambigu pour au moins deux raisons : « Le titre, "Contrat pour l'édition", peut être confondu avec un contrat d'édition. Et, pour ne rien arranger, ils prétendent que seul "le coût de réalisation de la maquette est pris en charge par l'auteur", alors que, ce que paie l'auteur, c'est tout le livre ! Si ce n'est pas du compte d'auteur déguisé, plaisante l'homme de loi et de lettres, je rends ma robe d'avocat pour devenir évêque ! » Un autre contrat, au titre non moins ambigu, justifie les frais de la sorte : « L'auteur prend en charge une partie du coût de publication du livre. » Repoussant le tas de papiers vers son interlocuteur, Emmanuel Pierrat s'agace : « La participation financière, juridiquement, c'est du vent ! », comme la notion d'« édition participative », sous laquelle se présente aujourd'hui le compte d'auteur. « C'est même une terminologie trompeuse. Le seul contrat où l'auteur participe, c'est le contrat à demi », rappelle l'avocat, souvent sollicité par des déçus du compte d'auteur ne disant pas son nom qui souhaitent annuler un contrat à peine signé. Pour cela, bien souvent, une simple lettre d'avocat suffit... S. B.

DE SI DISCRETS PRIX LITTÉRAIRES

Alors que leurs publicités fleurissent, les éditeurs à compte d'auteur restent discrets sur les tarifs de leurs prestations.

Pourquoi le caractère payant du compte d'auteur n'est-il pas franchement annoncé ? Christophe Tourneur, des éditions Persée, explique ne pas le communiquer sur le site Internet, ce dernier servant « avant tout à vendre des livres ». « Les lecteurs n'ont pas besoin de savoir comment les livres sont financés. Ce n'est pas l'endroit. » En revanche, lorsqu'il s'agit d'appel à manuscrits, le destinataire est bien informé. « On recherche des auteurs, c'est vital, on a besoin de manuscrits », se justifie-t-il. « Quand vous vous appelez Gallimard, vous en recevez naturellement, alors que nous devons communiquer là-dessus pour survivre », argumente-t-il. Au-delà de toute considération de taille et de notoriété, les éditeurs tels que Gallimard pratiquent le contrat d'édition et prennent l'intégralité du risque, donc des frais. Ce qui est plus incitatif. Mais ces appels à manuscrits, on ne les trouve pas que sur les sites de maisons d'édition à compte d'auteur. « Leurs encarts publicitaires fleurissent depuis toujours, dans des journaux sérieux, laissant le lecteur non averti penser qu'il s'agit de maisons d'édition honnêtes, ce qui est loin d'être toujours le cas », rappelle Emmanuel Pierrat, avocat spécialisé dans le droit de l'édition (voir encadré p. 8) . Quant à ces maisons à compte d'auteur qui prétendent faire une sélection sévère des textes par le biais d'un comité de lecture, l'avocat n'y croit pas une seule seconde. S. B.