« Les Français méritent mieux que des blagues pourries ! »

« Les Français méritent mieux que des blagues pourries ! »

Si l’absurde inonde très sérieusement l’actualité politique, il est pourtant peu représenté en littérature. Sa chapelle éditoriale, Le Wombat, remet au goût du jour de véritables trésors du non-sens, de l’humour noir, de la satire. Ces textes comiques, souvent parus pour la première fois il y a des décennies, trouvent avec les événements actuels une seconde onde de choc, explique au Magazine-littéraire.com Frédéric Brument, directeur des éditions Wombat.

Magazine-littéraire.com : Quelle est la place de l’absurde dans le paysage littéraire contemporain ?

Frédéric Brument : La déraison de la raison étant partout visible et de plus en plus, l’absurde, en effet, retrouve sa pertinence en littérature. Du moins l’humour est un ingrédient sans doute plus présent qu’avant, mais je distingue l’humour de connivence du comique au sens propre que nous publions, c’est-à-dire des livres où la dimension comique est au cœur du projet littéraire. L’absurde se retrouve bien sûr dans le nonsense qui nourrit la plupart de nos auteurs anglo-saxons, mais aussi dans l’humour noir français d’un Topor ou d’un Delfeil de Ton.

Bref, on ne trouvera pas à notre catalogue des livres de « blagues de blondes » ou de « perles de professeurs », ce qui est catalogué « Humour » chez les libraires, et que nous trouvons consternant, même si c’est l’usage : cela explique pourquoi le rayon « Humour » chez certains libraires est coincé entre « Jardinage » et « Arts martiaux ».

Après, on est dans le pays de Rabelais, de Molière, de Jarry, d’Alphonse Allais, de Boris Vian, de Tati et Pierre Étaix, de Pierre Dac, d’Hara-Kiri, de Goscinny, de Gotlib, de Coluche, de Desproges, etc. Vous ne croyez pas que les lecteurs français, avec cette culture, méritent mieux que des blagues pourries ?

Venons-en à vos publications d’auteurs comiques anglo-saxons. Comment avez-vous découvert ces écrivains méconnus en France ?

Il y a eu deux pionniers dans les années 1960, qui nous ont fait découvrir la plupart de ces auteurs (Leacock, Benchley, Price, etc.) : Robert Benayoun, issu du surréalisme, à travers son anthologie Les Dingues du nonsense, et Jacques Sternberg, écrivain et critique, à travers ses anthologies Planète et une collection, « Humour secret », qui n’aura qu’une douzaine de titres. Puis, à l’exception de quelques reprises en poche (Jean-Claude Zylberstein chez « 10/18 »), plus guère d’inédits durant trente ans.

Dans les années 1990, j’ai donc mené des recherches sur l’âge d’or du New Yorker, puis plus largement le comique anglo-saxon, surpris que de tels classiques aient été si peu traduits en France. J’ai commencé à proposer certains livres de cette veine au Dilettante (plus tard chez Rivages) et en 1999 croisé le chemin de Thierry Beauchamp, lui aussi passionné de ce genre, qui m’a rejoint dans cette croisade.

Quelle est l’implication de votre ami et collègue, le traducteur Thierry Beauchamp ?

Thierry est un associé de Wombat, mais c’est avant tout un camarade de jeu depuis plus de quinze ans. Nous menons de pair nos recherches pour le domaine anglo-saxon, partageons nos trouvailles respectives et en traduisons la meilleure part dans « Les Insensés ».

Certaines des œuvres que vous publiez trouvent une certaine résonnance avec l’actualité politique, comme la parodie de programme électoral populiste de l’humoriste américain WC Fields (Fields président !). À sa sortie en septembre, ce petit manifeste, paru pour la première fois il y a 70 ans, a été comparé avec le programme de Donald Trump. Quel éclairage peut apporter l’absurde sur des événements aussi sérieux ?

C’est le seul livre écrit par le grand auteur et acteur comique W.C. Fields vers 1940, un programme présidentiel pour rire (Fields ne s’est pas présenté officiellement, comme Coluche par exemple). J’ignore d’ailleurs si Coluche avait eu vent de ce livre, mais son acolyte de campagne Romain Goupil sans doute.

Une première traduction en était parue en 1973 chez Champ libre, maison proche des situationnistes qui traduisit aussi à la même époque Groucho Marx, autre comique rentre-dedans au potentiel critique certain : comme quoi le groucho-marxisme n’est pas un vain mot !

Nous souhaitions en proposer depuis longtemps une nouvelle édition (nouvelle traduction & postface, avec les très chouettes dessins originaux d’Otto Soglow), et avons constaté l’essor du phénomène Trump en le préparant. Les ressemblances étaient pour le moins frappantes !

Fields est un enfant de la balle, jongleur et vedette des Ziegfelds Follies, et livre un programme de bonimenteur, se gargarisant de ses qualités avec de grands moments de nonsense. La politique pour lui, c’est du show-business. Or il semble bien que cette dimension (la télé-réalité) a beaucoup joué dans le succès de Trump. Bref, la société du spectacle dans toute sa splendeur.

Dans la même veine, vous publiez le Votez moi d’abord de Roger Price - d’ailleurs traduit de l’anglais américain par vos soins. Son titre est explicite… À votre avis, nos dirigeants pourraient-ils s’y reconnaître ?

Votez « Moi d’abord » ! est un livre inédit en France (1956) de Roger Price, qu’on connaissait pour Le Cerveau à sornettes et les Droodles. C’est un manifeste et manuel politique très différent, qui s’attaque non pas à une idéologie mais à l’essence du système électoral : l’intérêt égoïste, la corruption, les lobbies. C’est un texte là encore comique (on y apprend par exemple à se défendre contre les petits hommes verts) et très décapant, dans l’esprit du magazine Mad de l’époque (Price était un ami de Kurtzman).

Tous nos aspirants dirigeants peuvent s’y reconnaître, leur cynisme étant désormais affiché. Je me permets de citer un extrait :

« Les politiciens sont la branche la plus ancienne connue de l’espèce humaine ; on en trouve de tout temps et dans tous les coins du monde, civilisé comme non civilisé. On les repère plus aisément au cours de ce qu’on appelle l’“année électorale”, quand, pour des raisons encore mal connues, sinon d’eux-mêmes, ils se déversent en masse des montagnes et des plaines et, tels des lemmings, tentent de se ruer tous à la fois dans la législature. Cette vision terrible, lorsqu’on en est témoin, n’est pas de celles qu’on oublie facilement. »

Du même auteur, vous publiiez il y a quelques temps le Cerveau à sornettes où il développe la théorie de l’évitisme, (ou l’art d’éviter tout effort). Georges Perec l’avait à l’époque préfacé. Roger Price n’est-il pas une sorte de pataphysicien à l’américaine ?

Price s’était déjà attaqué à la société et au travail par l’hyper fainéantise (un précurseur de Gaston Lagaffe) ; une telle critique de l’utilitarisme en plein maccarthysme, c’est étonnant. C’est un étrange personnage qui aura une brève carrière dans les années 1950, jouant au « Mad professor » dans des émissions de TV. Dans sa préface (lors d’une réédition par Jacques Sternberg justement), Georges Perec souligne l’agressivité de sa loufoquerie, entre Karl Marx et Tex Avery !

Parlons d’un artiste on ne peut plus Français et dans l’humour noir, Roland Topor. En publiant fréquemment ses textes (romans, théâtre…), vous militez, avec une poignée d’écrivains et d’intellectuels, pour sa sortie du purgatoire. N’est-il pas l’auteur qui se rapproche le plus de votre ligne éditoriale ?

Nous avons publié plus de dix livres de Roland Topor depuis 2011, c’est en quelque sorte notre colonne vertébrale. S’il est d’abord connu comme dessinateur, Topor est un artiste multiple qui a pratiqué tous les domaines avec un égal talent (romans, nouvelles, théâtre, livres concepts, TV, cinéma, animation, etc.), en y insufflant son imaginaire d’une étonnante puissance. Je lis Topor depuis longtemps, mais je le relis et ne cesse de le redécouvrir : on ne s’ennuie jamais dans l’univers de Topor !

Il est en outre un carrefour tout à fait unique entre différentes influences qui me sont chères, à la fois l’esprit Hara-Kiri (il y collabore de 1961 à 1965 environ), la littérature d’Europe de l’Est (Gogol, Kubin, Kafka, Bruno Schultz…) voire américaine (il cite par exemple Damon Runyon, que j’ai édité par ailleurs, comme modèle pour son Café Panique ; Le Chinois du XIVe de Melvin van Peebles, qu’il a illustré à ses débuts, en est un autre). L’humour noir, le grotesque, l’absurde sont omniprésents dans son œuvre. « Le nonsense est plus proche du réel que la raison, qui ne sert qu’à l’endurer », note-t-il dans son Pense-bêtes.

Après sa disparition en 1997, il y a eu un creux en France en effet, lié surtout à l’indisponibilité de beaucoup de ses livres, même s’il continuait à être diffusé à l’étranger (qui nous l’envie, vraiment). Il est donc temps de reconnaître Topor comme un de nos grands artistes, ce qui commence à se préciser : le Théâtre du Rond-Point de son ami Jean-Michel Ribes a fait sa « Fête à Topor » une semaine en décembre, et une grande exposition, « Le Monde selon Topor », sera visible à la BNF du 28 mars au 16 juillet 2017.

 Qui aujourd’hui lit Topor ?

Je ne peux que donner mon expérience dans les salons du livre en discutant avec les lecteurs : vieux, jeunes, hommes, femmes, français, polonais, italiens, japonais (j’ai envie d’ajouter avec Coluche : les alcoolos, les junkies, les pauvres, les malades, etc), amateurs de dessin, de BD, d’humour, de théâtre, de cinéma : penchez-vous une minute sur un dessin de Topor, sa force d’évocation et sa grande lucidité sont évidentes.

« Téléchat » a circulé dans le monde entier, et il faut absolument voir le film Marquis (Henri Xhonneux, 1989), film génial avec ses mêmes complices belges. Qui, sur le marquis de Sade et le XVIIIe siècle en général, est un chef-d’œuvre ; je pèse mes mots.

Vous republiez les œuvres de maitres de l’absurde. Qu’en est-il des premières parutions? S’il en est, publiez-vous des jeunes auteurs de cette lignée ?

Au milieu de ces « classiques », il est vrai que nous sommes exigeants sur nos « jeunes » auteurs. Mais nous publions l’Anglais Gideon Defoe (créateur de la série Les Pirates !), qui est un réel héritier des Monty Python (et de Goscinny) ; ainsi que l’Américain Mykle Hansen (qui appartient au groupe « Bizarro » aux USA), dont le roman Au secours ! un ours est en train de me manger ! a été très apprécié.

Nous publions également le duo français Emmanuel Prelle et Emmanuel Vincenot, qui à mon sens représente une excellente synthèse de l’humour anglo-saxon et de l’humour français, entre Woody Allen et Desproges.

Enfin, pourquoi avoir choisi comme emblème ce gros mammifère réputé pour être asocial?

Asocial ? Non, pas vraiment : le wombat aime à creuser des tunnels la nuit, c’est son truc, il ne dérange personne (sauf les taupes). Disons qu’on creuse des tunnels de papier.

Propos recueillis par Simon Bentolila

Illustration: « Égalité », © ADAGP, dessin de Roland Topor, paru dans le New Yprk Times, le 11 mars 1973