Ahmed Saadawi : « Le fantastique fait partie de la réalité irakienne »

Ahmed Saadawi : « Le fantastique fait partie de la réalité irakienne »

Dans Frankenstein à Bagdad, Ahmed Saadawi imagine l’apparition, dans la capitale irakienne au XXIe siècle, d’une créature à l’image de celle composée par Mary Shelley en 1818.

Le « Trucmuche », ce Frankenstein du Moyen-Orient, est né de l’assemblage de fragments humains récupérés à l’issue d’un attentat et qui se met en tête de venger les innocents. Mais la justice est-elle possible dans l’Irak déchiré par les luttes entre groupes armés ? Ahmed Saadawi, qui avait reçu le Prix international du roman arabe 2014 pour ce roman tout juste traduit en français, nous répond.

Pourquoi avoir choisi d’écrire le genre fantastique pour décrire le quotidien de Bagdad?
J’ai utilisé ce vocabulaire du registre fantastique comme une métaphore satirique destinée à révéler une facette de la réalité irakienne ; car traiter ce qui relève de l’imaginaire comme s’il s’agissait du réel est chose courante, les fantômes, les anges, les djinns, et les esprits errants des revenants faisant partie de l’actuel vocabulaire de la vie irakienne.
D’autre part, certains politiciens irakiens ont vraiment eu recours à des magiciens et des astrologues pour prédire l’avenir, et tenter d’échapper aux attentats et aux bombes.
Je pense que le fantastique fait partie de la réalité irakienne, et que l’utiliser dans le cadre d’une écriture littéraire n’a rien d’insolite. Révéler l’aspect fantastique de la réalité irakienne nous donne une idée plus exacte de ce qui se passe autour de nous.

Votre livre ne relève pas seulement du fantastique ou du réalisme magique, il s’agit aussi d’une satire humoristique qui propose une réflexion autour du bien, du mal et de la justice. Peut-on dire de votre texte qu’il est un Frankenstein littéraire, composé à partir de différents morceaux ?
Tout à fait. Le lecteur verra que Frankenstein apparaît sous plusieurs formes, au-delà de la créature fictive surnommée « Le Trucmuche » dans le roman. On voit que le quartier de Batawin, situé au centre de Bagdad, est lui-même un quartier très divers, car outre la présence d’anciennes demeures juives et de la plus grande synagogue de la ville, on y trouve aussi plusieurs communautés chrétiennes d’Irak, des assyriens, des chaldéens, des arméniens et des syriaques, ainsi que des musulmans sunnites et chiites, des kurdes et des turkmènes.
Le quartier de Batawin est lui aussi « Frankenstein ».
De même, les principaux personnages du roman sont pluriels ; tous ont un lien particulier avec Frankenstein, et incarnent dans leur diversité chacune des formes de Frankenstein. Ils incarnent la diversité du pays, mais une diversité qui a basculé dans le sang avec la guerre civile. Les différentes parties adverses se sont mises à s’entretuer. Et c’est cela qu’incarne le Trucmuche dans le roman.
 
Votre « Trucmuche » semble se trouver à la croisée de la créature de Mary Shelley (qui reste un être respectable) et du Golem des légendes juives (qui tue les personnes s’attaquant à la communauté). Pourquoi cette réécriture au carrefour de deux figures mythiques?
Dans le roman, les petites gens n’appellent pas le personnage principal « Frankenstein », mais « Le Trucmuche », un terme populaire qui évoque un individu sans véritable nom.
Seuls les gens cultivés l’appellent « Frankenstein ». Une part importante de la personnalité du Trucmuche est liée à l’idée de revanche et de vengeance, à la quête de justice, et on verra que sa conception personnelle de la justice l’obligera finalement à commettre un crime.
Entre 2005 et 2007, les groupes armés se sont multipliés de façon spectaculaire ; chaque groupe avait sa propre vision de la justice, incompatible avec celle des autres, et avec les lois du pays. Tous croyaient détenir la vérité et aucun ne voulait reconnaître qu’en se battant pour elle, il participait au crime.
Encore à présent, nul ne veut reconnaître avoir participé au crime. Et puisque tout le monde se déclare innocent, je donne une réponse sarcastique et cynique : celui qui a perpétré tous ces crimes depuis plus de dix ans, c’est le Sans-Nom, le Trucmuche, Frankenstein.
 
Dans le folklore juif, le Golem œuvre en faveur de la justice. Votre « Trucmuche » est lui aussi un partisan de la justice. Mais quelle notion de justice peut-on défendre dans un contexte de chaos et de guerre civile ?
En période de chaos, la soif et la quête de justice s’intensifient. Mais comme je l’ai dit précédemment, chaque groupe a sa propre conception de la justice, ce qui signifie qu’il est incapable de faire des concessions ou de parvenir à un compromis. Et à partir du moment où chacun veut gagner sans rien concéder, ou veut faire régner la justice uniquement telle qu’il la conçoit, nous avons une recette pour la guerre civile et la poursuite des combats et de la violence.
Un moment de vérité crucial pour toute société engagée dans un conflit civil est celui où l’on reconnaît que notre propre idée de justice n’est pas valable, et qu’il faut faire des concessions pour instaurer la paix. Il semble qu’ici en Irak, nous n’avons pas encore compris qu’il est impératif de faire des concessions, et d’établir des règles de justice générales dont chacun puisse bénéficier.
 
Votre roman met en scène un astrologue qui utilise un téléphone portable pour joindre l’âme de Trucmuche. Ce mélange de technologie et de superstitions est-il propre à la situation en Irak, les terroristes usant eux-mêmes de la technologie pour défendre et promouvoir l’obscurantisme ?
Il est intéressant de constater que tous les systèmes politiques de la région promeuvent les sciences pures et l’utilisation à outrance des technologies de pointe, mais étouffent les sciences humaines et sociales.
Les sciences pures sont neutres et peuvent être pratiquées tout aussi bien par des êtres civilisés que par des barbares, par des gens à l’esprit ouvert ou des militants à l’esprit rigide. Mais les sciences sociales, elles, représentent une menace pour les partisans de l’extrémisme religieux, ethnique et sectaire.
À tel point que certains ministres islamistes de l’enseignement supérieur en Irak ont refusé d’accorder des bourses d’étude à des chercheurs en sciences humaines, car celles-ci permettent à la société de critiquer la religion ou les idéologies extrémistes, et de développer un sens aigu des libertés civiles. Toutes ces choses sont inutiles pour les systèmes conservateurs et fermés qui cherchent à faire revenir les sociétés arabes et musulmanes en arrière, vers un passé révolu.

Beaucoup de vos personnages, à l’image d’Hadi, sont des narrateurs : le Trucmuche relate sa propre histoire, Mahmoud est journaliste, et à la fin du livre, il vous rencontre…
L’histoire du Trucmuche « mijote » en passant d’un narrateur à un autre. Ces fluctuations du récit permettent de lier le sort des différents personnages à l’histoire du Trucmuche.
Les gens agissent comme si le Trucmuche existait vraiment, tandis que Hadi ne voit en lui qu’une fable qu’il a inventée de toutes pièces, et que le journaliste doute de l’existence d’un être réel derrière le masque de la créature ; quant aux autorités, elles lui octroient de force une identité pour pouvoir l’exhiber devant les foules et revendiquer son arrestation. Il y a ainsi plusieurs façons de comprendre l’histoire du Trucmuche, autant que de narrateurs qui permettent de la découvrir.

Propos recueillis par Alexis Brocas

Traduit de l’arabe (Irak) par France Meyer.

À lire : Frankenstein à Bagdad, Ahmed Saadawi, traduit de l’arabe (Irak) par France Meyer, éd. Piranha, 372 p., 22,90 €