Bertrand Belin : « Dans la poésie, j’ai trouvé une voie d’administration du chaos »

Bertrand Belin : « Dans la poésie, j’ai trouvé une voie d’administration du chaos »

Outre ses activités scéniques et musicales, Bertrand Belin est écrivain. Il a dernièrement publié son deuxième roman, Littoral, une tragédie sibylline entre deux eaux, ressurgie à marée basse dans les paysages de son enfance.

On le retrouve dans un café à la nuit tombée. Silhouette de crooner aux yeux de chat, il est  attablé devant une bouteille de soda ventrue qu’il fixe, étonné comme une poule devant un couteau. « Je n’en bois jamais, dit-il, j’ai été pris au dépourvu quand le garçon s’est approché pour la commande. Comme quoi, on a beau faire le malin, la pub, ça marche : c’est comme si quelqu’un avait répondu à ma place. »

Le Magazine Littéraire: Requin prenait la forme d’une introspection écrite à la première personne du singulier, dans un contexte d’autodérision. Littoral, à un chapitre près, est totalement distancié, sans psychologie et sans humour. Il y a une telle différence de style entre les deux qu’on se demande si l’on a affaire au même auteur…
Bertrand Belin : C’est sans doute parce qu’il y a en moi un grand désordre, et aussi une hantise de toujours dormir du même côté du lit… Pour le dire autrement, tant pis si la formule est un tantinet sentencieuse, j’essaie de tuer dans l’œuf toute velléité de ronronnement. J’ai en chantier un autre texte, je ne sais pas encore s’il va aboutir, mais je sais qu’il n’aura rien à voir avec les deux autres, dans le thème comme dans l’écriture. Mais il y a quand même un point commun entre les deux : ce sont des histoires d’eau. Même si ce sont des paysages aquatiques très différents. Dans Requin, il s’agit du contre-réservoir de Grosbois, près de Dijon, un lac artificiel propice à la baignade en famille, et dans Littoral, les eaux nettement plus tumultueuses du golfe du Morbihan, le littoral de mon enfance. Pourquoi l’eau ? Sans doute parce qu’avoir grandi près de la mer, ça constitue un miroir très puissant. C’est un espace de réalisation de mes humeurs : la joie, la torpeur, l’épouvante aussi. Ça tient de ma propre histoire, de ma présence physique au monde. C’est quelque chose que je porte en moi, avec son lexique, ses savoir-faire. En fait, je trimballe cette langue comme un trésor : c’est précieux dans l’écriture, ça solidifie le sol d’encre sur lequel j’essaie d’avancer.

 

Pour rester dans les récurrences : un oiseau est sacrifié dans chacun de vos romans. Dans Requin, le noyé se remémore la mort d’un cygne qu’il a tué, poussé par la faim. Dans Littoral, tout commence par un cadavre de cormoran pris dans les filets du chalutier. Avez-vous réellement vécu ces scènes ?
Je n’avais pas remarqué, mais oui, c’est vrai. Je ferai attention de ne plus tuer d’oiseau dans mes livres, arrêtons le massacre ! ça ira bien comme ça… Le cygne, je l’ai inventé, ou presque. C’est un ami à moi, un vieux bourlingueur – il doit avoir 75 ans et se balade encore partout dans le monde – qui m’a dit qu’on lui avait servi du cygne à Bornéo, une chair au goût infect. Je me souviens de sa grimace dégoûtée, de son « c’est dégueulasse, le cygne ! » C’est venu de là. Il m’est arrivé une histoire un peu similaire, poussé par la faim quand j’étais petit, mais moi, je me suis contenté de bousiller un canard. Le cormoran pris dans des filets, ça m’est arrivé pour de bon lors d’une pêche il y a quelques temps avec un gars de mon coin. Une expérience troublante. Ça ne se fait pas. On ne pêche pas un poisson dans le ciel. C’est comme quelqu’un qui a une baie vitrée à la campagne et un moineau vient s’y fracasser. On a le sentiment d’avoir commis une ingérence, d’avoir posé un piège en inversant les mondes. Bien sûr, ça échappe à notre volonté, mais non à notre responsabilité. Cela tourmente.

Vos chansons sortent des registres habituels ; il y est question de situations obscures, inquiétantes, voire violentes, interprétées avec une grande douceur. Pourquoi ce fort contraste entre la tonalité et les objets décrits (comme lorsque vous évoquez les fleurs pour raconter le lynchage d’un idiot du village à qui on en fait passer le goût…) ?
Je dois confesser un amour des contraires, de l’ambivalence. Faire passer le goût des fleurs sonne mieux que casser la gueule, non ? J’aime bien parfois me servir du champ lexical bucolique de la poésie du XIXe siècle, ce que j’appelle la poésie de salon, pour en faire un tout autre usage. Je ne suis pas le premier, ni le seul. Trenet, par exemple, était coutumier de ce genre de piège : on oublie, ou pire encore, on ne remarque pas que sa chanson la plus guillerette, Je chante, s’achève quand même par une pendaison.   

 

Gainsbourg qualifiait souvent la chanson d’« art mineur ». Etes-vous d’accord avec cette affirmation, même après l’attribution du Nobel à Bob Dylan ?
J’ai beaucoup de respect pour la littérature et je comprends qu’on n’attribue pas d’emblée cette qualité à la chanson. Cela dit, j’ai aussi du mal à comprendre qu’on la lui dénie. Toutes les chansons ne sont pas littéraires, c’est sûr, mais aussi bien, il y a plein de livres qui ne sont pas de la littérature. Littérature et chanson ne fonctionnent pas sur le même registre. C’est une évidence : une page blanche, une mélodie, une orchestration sont des supports très différents. Prenez les répétitions ; quand dans la vie, vous répétez ; attend, attend, attend… c’est normal. Dans la chanson, ça a une toute autre saveur : on redistribue les cartes. Dans la musique, bien malin qui saura expliquer le pourquoi de son plaisir. C’est plutôt le corps qui pense, mais pour traduire cela en mots… Cela dit, dans la chanson, ce sont les mots, l’information, qui passent en premier. Idem pour la peinture : s’il y a quelque chose d’écrit sur une toile, c’est immanquablement le texte qui saute aux yeux. De même pour une chanson, ce sont les mots qui passent en premier et il faut tenter de donner corps à l’ensemble. Et si on rate un peu, tant pis, on fait d’autres albums et on rate en mieux. Je trouve qu’il est plus difficile d’écrire une chanson dont on est content qu’un livre dont on est satisfait. Peut être que ce n’est pas un problème d’écriture. Un livre que vous avez écrit, quand vous l’avez terminé, vous pouvez l’oublier, il reste sagement sur son étagère, enfermé dans ses pages. Une chanson, c’est une autre affaire. On vit avec. Il y a certaines chansons que j’ai peur de chanter sur scène, ou que je ne peux tout simplement pas chanter, parfois. Il y a des périodes de la vie où tout fait signe, et ça donne le vertige.

Et la poésie ?
Ma relation avec la poésie est passée par plein d’étapes. Face à la réalité tangible du monde, à la profusion d’actes rentables que l’on doit produire dans une journée, on se trouve face à une matière totalement opaque. Dans la poésie, j’ai trouvé une voie d’administration du chaos ; elle ne cherche pas à faire comprendre le réel, mais elle traite l’incompréhensible comme quelque chose de réel. Dire pourquoi j’aime tel ou tel poète, c’est impossible. J’aime Guillevic et Jaccottet, ils n’ont pas la même langue, les mêmes registres, mais ils me touchent profondément. J’aime aussi Christophe Tarkos [1963-2004]. Je n’ai pas de capacité d’analyse, mais je ressens comme un lien fraternel sans me préoccuper des particularités formelles de ce qu’il proposait. Je suis extrêmement sensible à sa célébration de la possibilité de dire. Être capable de tenir en respect le physionomiste de la parole qui se tient au fond du palais et contrôle tout ce qui va en sortir, ça me fascine.

 

Propos recueillis par Alain Dreyfus

 

Photo : Bertrand Belin ©PIERRE-JÉRÔME ADJEDJ/ÉD. P.O.L

Bio : Né en 1970 près de Quiberon dans un biotope de marins-pêcheurs, Bertrand Belin chante depuis l’âge de 12 ans, a enregistré cinq albums, et son timbre maraboutant envoûte aussi bien à l’écrit qu’à l’oral. Ses concerts, toujours surprenants, tiennent de la performance avec incursion dans la poésie sonore.

 

À lire notre critique de Littoral (éd. P.O.L) dans notre numéro 575 à paraître le 22 décembre 2016