Jonathan Coe: «Je trouve suspect d’être fier d’une nationalité»

Jonathan Coe: «Je trouve suspect d’être fier d’une nationalité»

Numéro 11 : un titre qui « pour une fois, ne devrait pas poser de dilemme à mes traducteurs », s’amusait l’écrivain adepte des jeux de mots et des clins d’œil à la parution de la version anglaise, l’an passé. Numéro 11 comme le 11 Downing Street, bien sûr, résidence londonienne du responsable des finances et du Trésor britannique, le bien nommé chancelier de l’Échiquier. Mais Numéro 11, aussi, comme le numéro d’une ligne de bus de Birmingham, ville où Jonathan Coe a grandi et à bord de laquelle certains prennent racine, faute de travail ou de chauffage à la maison.

Le livre s’inscrit, à dix ans d’intervalle, dans la continuité de Testament à l’anglaise, critique mémorable des années Thatcher et de l’establishment qui s’achevait en un réjouissant moissonnage de l’avide et nauséabonde famille Winshaw (tant et si bien qu’il ne fût pas facile de dénicher quelques rescapés susceptibles de réapparaître dans le nouveau roman !). Malgré cette filiation entre les deux livres, rien d’anodin à ce que Jonathan Coe prête au personnage de Roger, le cinéphile de Number 11, un intérêt pour les « suites qui n’en sont pas vraiment », « où le rapport avec l’original est indirect ou hasardeux ». Car si Numéro 11 joue les prolongations de la fameuse chronique politique sortie en 1994, c’est une prolongation oblique, débridée, variant les genres et registres ; une suite qui déborde allègrement son rôle de mise à jour pour embrasser, outre la thématique du règne de l’argent, une multitude d’autres préoccupations chères à l’auteur — des films perdus au paradoxe de la satire, qui « dédouane et blanchit les consciences à bon compte », en passant par les malentendus déterminants, les relations parents-enfants ou la commercialisation des émotions. Un roman creuset, donc, et une formidable occasion de revenir avec l’écrivain sur trente ans de littérature, d’analyse sociopolitique, de coïncidences heureuses, de musique et de cinéma. En onze questions ou presque.

Dans votre essai Notes marginales et bénéfices du doute, vous écriviez que le déclencheur d’un nouveau livre est toujours une image. Quelle était-elle pour Numéro 11 ?
La première image est sans doute celle du Jardin de cristal, ce film qui obsède le personnage de Roger au cœur du livre. J’avais depuis longtemps l’idée d’écrire sur un homme tourmenté par un film vu dans l’enfance au point de perdre sa vie dans des recherches sans fin. Or, je ne sais pas si c’est le cas pour tous les écrivains, mais l’une des premières choses que je peux anticiper lorsque j’ai une histoire en tête c’est sa longueur : autrement dit jusqu’où va l’idée. Je savais que celle-ci ne donnerait pas plus de soixante-dix pages et j’ai pensé qu’il serait plus intéressant de la placer au centre d’autres récits, dont les personnages reviendraient de l’un à l’autre, et de voir comment cela la ferait évoluer. Quant au Jardin de cristal lui-même, qui n’a jamais existé, il a deux sources d’inspiration : d’une part un morceau du même nom que j’adore, du musicien Harold Budd ; d’autre part un programme est-allemand diffusé par la BBC lorsque j’étais enfant dans les années 1960. Il s’agissait d’un conte assez kitsch où un nain maléfique enferme une princesse dans un jardin gelé. La musique était incroyable et, bizarrement, le doublage anglais se superposait aux dialogues allemands en sourdine, si bien que toute ma génération se souvient de ce film, «The Singing Ringing Tree ». Si Numéro 11 est un livre politique, son point de départ est donc très personnel et bien qu’on puisse le rattacher à mon roman Testament à l’anglaise, cette partie consacrée au film perdu, ma préférée, le relie davantage à La Maison du sommeil.

Malgré tout, c’est une citation sur la rapacité extraite de Testament à l’anglaise qui ouvre le roman. Vous paraissait-il nécessaire de revenir sur ce sujet ?
Beaucoup de lecteurs considèrent Testament à l’anglaise comme mon meilleur livre et plusieurs éditeurs et journalistes m’engageaient à réécrire quelque chose dans ce goût-là. Or comme il me semblait que rien n’avait tellement changé depuis la parution de ce livre, je ne voyais pas la nécessité d’y revenir. Puis j’ai relu Testament à l’anglaise et considéré de plus près cet immobilisme, justement. C’est en quelque sorte devenu le sujet de Numéro 11. Au vu des événements récents, je n’aurais peut-être pas le même avis aujourd’hui mais au moment d’entamer ce onzième livre, en 2014, tout ce que j’avais écrit dix ans auparavant semblait encore valable et bien parti pour garder le même cap.

Dans ce livre, la perte de l’innocence, et en particulier de l’innocence politique, occupe une grande place. N’est-ce pas le grand sujet de votre œuvre ?
J’ai trouvé difficile de terminer Numéro 11 parce que j’ai l’impression qu’il croise de nombreux thèmes qui me préoccupent. Mais celui de la perte de l’innocence y est effectivement plus prononcé encore que dans mes précédents livres. Je crois que cela tient aux personnages d’Alison et de Rachel, pour lesquels je me suis largement inspiré de mes filles de 16 et 19 ans. Depuis quatre ou cinq ans, je les observe découvrir le monde et le percevoir plus ou moins tel qu’il est réellement. C’est un constat très douloureux pour des parents, d’où la saveur aigre-douce de ce roman.

Au-delà des clins d’œil à Testament à l’anglaise, Numéro 11 concentre tous vos sujets de prédilection : la théorie du rire, le cinéma, la musique, les inégalités sociales… S’agit-il d’un roman somme ?
Oui, je crois qu’il résume tous les autres. Ce qui explique qu’il me soit si difficile d’entreprendre un nouveau livre depuis sa parution. Car comment proposer quelque chose de neuf après cette sorte d’anthologie ? En même temps, l’histoire politique européenne et anglaise change à toute allure ces derniers temps et il y a là une grande opportunité d’écrire quelque chose, à mon avis. Pour l’instant en tous cas, je vais probablement devoir laisser de côté mon projet initial : celui d’un roman historique autour du cinéma.

À propos de la situation politique actuelle, comment l’Européen convaincu que vous êtes a-t-il vécu le Brexit ?
Le pays n’a jamais été aussi divisé que pendant le référendum. Et je me suis senti presque idiot car jamais je n’aurais anticipé des débats aussi enflammés. Surtout au sujet d’une institution qui, il faut bien le dire, ne suscite pas autant d’intérêt d’habitude. Que ce soit dans les cercles intellectuels ou ailleurs, chaque fois que je rencontre des amis ou de la famille, le Brexit finit par s’inviter dans la conversation avec, à la clé, des disputes très virulentes. Ce qui semble surprenant car, jusqu’ici, un convive travailliste pouvait s’assoir à côté d’un conservateur sans que cela tourne au pugilat, chacun étant capable d’argumenter posément son point de vue. Mais le Brexit, tout comme les élections américaines, a surtout soulevé des questions d’identité. Au fond, tout cela a moins à voir avec la politique qu’avec les relations du pays à l’immigration, à nos voisins, à la démocratie, aux lois que nous voulons observer ou non… soit avec notre façon de nous définir. Et c’est toujours dangereux lorsque les politiques lorgnent de ce côté. En ce qui me concerne, je me définis d’abord comme un écrivain européen puis comme un écrivain anglais. Et ce, plus que jamais depuis le Brexit. Au cours des débats autour du référendum, beaucoup ont évoqué leur fierté d’être Anglais, mais personne n’a dit « je suis fier d’être Européen. » Je trouve d’ailleurs suspect d’être fier d’une nationalité. Selon moi, on ne peut l’être que d’une chose qu’on a accomplie, ses enfants, ses livres mais pas d’être accidentellement né quelque part... Bien sûr j’aime les paysages, l’humour, la musique, la littérature de mon pays mais en ce moment on ne montre pas notre meilleur visage.

Vous avez écrit un jour que la conception de l’écrivain comme intellectuel dans la cité était moins répandue en Angleterre qu’en France ou en Allemagne. Est-ce toujours votre avis ?
Personne ne se présente jamais comme un intellectuel en Angleterre. Et encore moins en ce moment où la tendance anti-intellectuelle est si forte. Récemment, l’un des politiques les plus intelligents de notre époque, Michael Gove, qui a été secrétaire d’État à l’Éducation puis à la Justice, a dit que les gens en avaient assez des experts. Ils ne veulent plus qu’on leur dise quoi faire et quoi penser. Derrière cela, il y a l’idée que l’élite est corrompue, que celui qui prend publiquement la parole défend nécessairement ses propres intérêts. Il n’est plus seulement dangereux de se dire intellectuel mais aussi de revendiquer la moindre expertise dans quelque domaine que ce soit. D’où mon envie de changement pour le prochain roman : je crois qu’il est temps de montrer qu’il y a aussi des gens bien et honnêtes en politique.

Numéro 11 est sous-titré Quelques contes sur la folie des temps. L’un des rôles de l’écrivain consiste-t-il à dresser un état des lieux de la société ?
Je n’ai pas de règles quant à ce que doivent faire les écrivains mais il se trouve qu’en Grande-Bretagne, cette tradition héritée du XIXe siècle et notamment d’Elliott, de Thackeray et de Dickens, reste très forte. Pour moi, la beauté des romans provient de ce qu’ils peuvent accommoder le personnel et le politique. On peut écrire un roman qui soit uniquement personnel et n’en demeure pas moins intéressant. Un roman purement politique est en revanche impossible car, selon moi, le cœur du roman reste l’émotion. Cela dit, le Brexit et la campagne de Donald Trump ont justement montré combien la dimension affective comptait en politique. Plus que la raison c’est elle qui guide le choix des électeurs… Et ce n’est pas si mal ! Évidemment, mieux vaut être bien renseigné pour comprendre les enjeux de son vote mais choisir sur la base de ce que l’on ressent n’est pas si insensé. À cet égard, j’ai réalisé que le roman avait un rôle très important : celui d’analyser cette dimension émotionnelle de la politique.

Dans Numéro 11, les nouveaux moyens de communication comme Snapchat, Twitter et Facebook sont très représentés, et souvent sous leur jour le plus destructeur. Quel est votre rapport à ces outils ?
J’utilise très peu Facebook mais beaucoup Twitter, essentiellement dans le cadre professionnel, pour promouvoir mon travail. Aujourd’hui le téléphone est dépassé et lorsque je l’utilise cela ne me semble pas naturel. Dans Numéro 11, il y a un profond malentendu généré par l’utilisation de Snapchat, dont les messages n’apparaissent que quelques secondes à l’écran. Mais je n’ai fait qu’effleurer le problème, dans ce roman. En réalité, je suis fasciné par la coexistence de tous ces moyens de communication et par la manière dont nous nous décidons pour l’un ou l’autre selon son caractère plus ou moins privé, son degré d’instantanéité, l’intégration ou non de photos, etc. Depuis peu, l’une de mes filles vit à l’étranger et je pense que nous avons davantage discuté ces six dernières semaines sur Skype qu’au cours des dernières années sous le même toit ! Parce qu’alors il faut se dire des choses intéressantes. Aujourd’hui on peut communiquer quand on le souhaite, comme on le souhaite et se sentir plus proche d’une personne vivant à l’autre bout du monde que d’un voisin. En comparaison, je réalise combien grandir en banlieue dans les années 1970 signifiait de calme et d’isolement. Par le simple fait que nous occupions le même espace, le cercle familial tenait une place considérable mais comme nous n’avions pas grand-chose en commun, nous communiquions peu, finalement.

Comme toujours, la structure du roman est très impressionnante avec tous ces épisodes qui se recoupent in fine. Et une fois de plus vous multipliez les tonalités et les genres : fantastique, policier, horreur... Êtes-vous un écrivain formaliste ?
Pour moi la structure est ce qu’il y a de plus intéressant et de plus excitant. Si je pouvais écrire quelque chose qui ne soit que structure, je le ferais, mais bien sûr il faut garnir le squelette d’un peu de chair… De ce point de vue, Numéro 11 n’est pas le plus radical de mes romans : j’ai voulu sa composition plus lâche, plus ambiguë, plus organique et réaliste que dans mes précédents romans car j’ai cette fâcheuse tendance à tout vouloir ficeler. On m’a d’ailleurs reproché les nombreuses coïncidences de certains livres... Ce qui m’agace un peu ! Non seulement parce qu’il nous arrive plus de choses improbables qu’on ne le croit, mais aussi parce qu’à mon sens, les lecteurs n’attendent pas des livres qu’ils reflètent l’exacte réalité. Il faut au contraire que le réel soit mis en forme de façon plaisante ou du moins satisfaisante. C’est le paradoxe du roman : il doit contenir de la réalité mais pas s’y superposer. Quant à la composition en cinq parties de Numéro 11, elle calque celle d’un film d’horreur qui se passe dans un hôpital psychiatrique, et dont j’ai repris le nom en sous-titre du roman : Tales That Witness Madness [Les Contes aux limites de la folie, Freddie Francis, 1973]. Typique du genre dans les années 1970-1980, cet agencement en cinq récits reliés par un thème commun est apparue pour la première fois dans le film à sketches Dead of night [Au cœur de la nuit, 1945] : un film que j’ai vu plus de vingt fois et auquel j’ai repris son mélange de registres avec sa quatrième partie franchement comique, sa troisième partie plus profonde et émotionnelle, etc.

Dans Numéro 11, Roger est théoricien du cinéma tandis que Thierry Worth, le critique de La Maison du sommeil, refait une brève apparition. Des personnages proches de vous qui avez été juré dans divers festivals, à Venise, à Édimbourg, aux Arcs… Quelle expérience en retirez-vous ?
J’adore me perdre dans les films. Je le vis comme des vacances : être nourri, logé, sans avoir à me soucier du quotidien pendant quelques jours. Par ailleurs les festivals sont très instructifs quant à la façon de raconter des histoires et quant aux sujets dans l’air du temps. Récemment j’étais au festival de Gand et j’ai constaté que la plupart des films étaient très pessimistes, sans humour ou presque, et souvent portés sur l’injustice ou la politique. Certains m’ont fait une forte impression mais aucun ne m’a réellement surpris. Ce qui est aussi mon angoisse quand j’écris : je ne veux pas conforter les préconçus des lecteurs et qu’ils se satisfassent de reconnaître leurs propres idées sous ma plume. Ça n’aurait pas d’intérêt. Under The Skin, du britannique Jonathan Glazer [2013], avec Scarlett Johansson, est probablement le dernier film surprenant que j’ai vu. Le prétexte narratif est très simple : c’est l’histoire d’une extraterrestre qui prend l’apparence d’une femme pour faire disparaître des hommes. Mais le rendu a beaucoup de style, avec des images fortes et une excellente musique – un autre élément auquel je suis très sensible au cinéma et qui malheureusement se perd car la plupart des réalisateurs considèrent que la musique n’est pas assez réaliste…

À vous lire, on sent la joie que vous prenez à écrire et à déjouer les attentes du lecteur. Le plaisir de lecture, ça vous importe ?
J’adore être galvanisé par les livres. Nous ressortons de plus en plus fatigués des salles obscures et de nos lectures, or ça devrait être le contraire. Dès lors qu’un écrivain prend plaisir à ce qu’il écrit, cela se ressent à la lecture, ce qui dépend souvent des personnages, à mon avis. Le personnage de Roger qui poursuit ce film disparu du Jardin de cristal, est trop proche de moi : il m’a demandé six mois de travail et rendu impatient. Avec lui, je me sentais empêché, ralenti, j’avais l’impression que ses attitudes étaient trop prévisibles, parce qu’elles auraient pu être les miennes. À l’inverse de quoi j’ai beaucoup apprécié la compagnie de Rachel et d’Alison qui me donnaient l’impression d’être entraîné, comme guidé par elles dans des directions plus inattendues.

Êtes-vous, comme Roger, nostalgique des années 1970 ou êtes-vous plutôt du côté de son épouse Laura, qui estime que leur innocence est surestimée ?
Mon livre évoque la perte de l’innocence mais il est aussi une critique voire une autocritique de la nostalgie. Beaucoup de personnes de ma génération idéalisent notre jeunesse, certains événements certains héros… Bien sûr les années 1960-1970 correspondent pour moi à une période riche en découvertes mais avec le recul, je m’aperçois aussi combien mon existence d’alors était solitaire et contemplative. Je n’aurais pas voulu que mes filles grandissent d’une telle façon et je crois qu’elles ont eu une enfance bien plus stimulante. Vous savez, c’est vraiment l’ennui qui a fait de moi un écrivain. À cette époque, la banlieue de Birmingham était très calme, il n’y avait pas grand-chose à la télévision et l’on ne voyait que rarement ses amis en dehors du cadre scolaire… Que faire quand on s’ennuie, sinon lire, penser, rêver et, dans mon cas, écrire ?

J’ai l’impression que l’écriture d’un nouveau livre est souvent source de doutes, chez vous. Mais le doute peut s’avérer un moteur comme vous le suggériez dès le titre des Notes marginales et bénéfices du doute.
Ma vie est remplie de doutes et d’angoisses. Mais ce qui me plaît, lorsque j’écris, c’est précisément que je ne doute plus. Ou beaucoup moins car écrire consiste tout de même en une succession de petits choix. C’est aussi la raison pour laquelle finir un livre représente une sorte de mort parce qu’alors l’environnement parfait créé pour la circonstance, cet univers où les conséquences de chaque décision sont définies à l’avance, tout cela prend fin. Avec la publication, on perd le contrôle sur son livre et, avec lui, une part de sa liberté. Le meilleur moment consiste à commencer un livre. Une fois gagnée la confiance en son propre projet, c’est comme atteindre à vélo le sommet d’une côte : il ne reste plus qu’à se laisser glisser.

Propos recueillis par Camille Thomine

Photo : Jonanthan Coe ©Catherine Hélie/Ed. Gallimard

À lire
Numéro 11, Jonathan Coe, traduit de l’anglais par Josée Kamoun, éd. Gallimard, 448 p., 23 €.