Laurence Tardieu: « Les attentats ont modifié notre perception du temps »

Laurence Tardieu: « Les attentats ont modifié notre perception du temps »

Le caractère intime du sentiment de perte et la dimension collective de la dépossession se font parfois écho. Dans son dernier livre, À la fin le silence, Laurence Tardieu raconte la vente de sa maison d’enfance et développe en même temps une réflexion sur la fissuration du monde extérieur générée par les attentats qui ont frappé la France ces deux dernières années.

Où trouver refuge quand on a vu ses repères bouleversés ? « C'est une des forces de la littérature que de pouvoir donner au lecteur le sentiment qu'il n'est pas seul à éprouver des émotions, des sensations, sur lesquelles il n'est pas capable encore de mettre de mots.»

 

Votre projet d’écrire sur la maison de votre enfance semble naître d’une nécessité intime. Puis l’attentat contre Charlie Hebdo vous a imposé une autre nécessité. Pourquoi n’était-il pas possible de faire fi de cette dernière et de vous cantonner à écrire sur le sujet qui vous tenait à cœur au départ ?
Il n'était en effet plus possible pour moi de poursuivre mon projet d'écriture, du moins tel qu'il existait à l'origine, sur ma maison d'enfance, pour deux raisons principales. Mon projet de livre, pourtant si nécessaire encore pour moi la veille, avait pour origine un chagrin intime, annoncé depuis plusieurs semaines : il s'agissait d'écrire pour garder une trace de ma maison, pour la conserver, par l'écriture, à jamais vivante. Or ces trois journées d'effroi du 7, 8 et 9 janvier ont provoqué chez moi le sentiment d'être face à l'innommable. Je me retrouvais sidérée, sans mots devant ce qui venait de se produire. L'urgence, désormais, se tenait là : il fallait, au soir du 7 janvier, retrouver des mots pour ne pas être aspiré par le non-sens. J'ai toujours pensé que ne pas pouvoir nommer les choses est d'une immense violence et susceptible de nous faire basculer dans la folie. J'ai donc fait, dès la journée du jeudi 8 janvier, la seule chose que j'étais capable de faire : attraper une feuille de papier et un crayon, et commencer à écrire. Mettre des mots sur ce qui me sidérait. À ce moment-là, il s'agissait simplement « d'écrire pour moi », pour avoir le sentiment de ne pas me faire rattraper par la folie du monde. Puis, dans les semaines qui ont suivi, il m'a semblé que ce que j'avais commencé à exprimer sur la perte de mon monde intime (ma maison d'enfance) et ce que j'avais commencé à écrire sur le sentiment de fissuration du monde, de perte collective, se faisaient écho. À partir de ce moment-là, j'ai senti qu'un livre était à tenter, dans ce balancement entre ces deux pertes, sans savoir du tout où il allait me mener.
Je dois dire aussi que les journées du 7, 8, 9 janvier ne m'ont pas parues « seulement effrayantes », mais que leurs ondes de choc ont été telles qu'elles ont comme atteint une part de moi, alors même que je ne figurais pas parmi les victimes. J'exprime à plusieurs reprises la sensation que « le monde m'est rentré sous la peau ».  Quelle était cette part intime de moi qui était atteinte? Et pourquoi me sentais-je atteinte alors que je n'étais pas victime ? Je me suis dit que sans doute, puisque je le ressentais aussi intensément, je n'étais pas la seule, et que cette question était fondamentale à explorer. Je savais que seule l'écriture me permettrait de le faire, dans un cheminement intérieur, donc ressenti et non volontariste.
 
Plusieurs fois, vous décrivez que les attentats provoquent chez vous l’impression d’un gouffre, d’une chute... Comme s’ils avaient dissous le socle de souvenirs heureux liés, notamment, à cette maison de famille. L’avez-vous ressenti comme une dépossession avant l’heure, advenue avant celle que vous attendiez ?
En effet lors de ces trois journées de janvier, puis au soir du 13 novembre, puis au soir encore du 14 juillet (d'autant que j'étais à Nice ce soir-là, je passais les tous derniers jours dans ma maison avant de la vider), j'ai eu la sensation que le monde était en train de basculer, et que je perdais celui que j'avais cru habiter depuis si longtemps : un monde dans lequel il était alors impensable que deux hommes armés entrent dans un immeuble parisien, gravissent un escalier et déciment une équipe entière de rédaction, puis qu'un autre homme deux jours plus tard prenne en otages des habitants venus faire leurs courses dans un supermarché et en tue certains. Et il m'a semblé, mais sans doute ce ressenti était-il d'autant plus aigu que la perte de ma maison d'enfance provoquait chez moi, depuis plusieurs semaines déjà, la sensation que je perdais une part de mon ossature intérieure (puisque cette maison, d'une certaine mesure, me constituait, elle était une part de ma mémoire, de mon histoire), que j'étais aussi en train de perdre le monde tel que je l'habitais depuis l'enfance. Je perdais un monde intérieur, et, dans le même temps, je perdais, nous perdions notre monde. Aujourd'hui encore, chaque fois que je croise, sans m'y attendre, dans la rue ou les transports, des militaires arme au poing, j'éprouve un sentiment très fort de dépossession du monde.
J'utilise plusieurs fois la métaphore de la chute car en effet, très concrètement, j'ai eu alors le sentiment que mon corps était atteint par ce qui se passait, que la violence du monde se répercutait sur lui, assaillait ses contours, le morcelait, que mon corps devenait poreux et n'était plus garant de la délimitation entre moi et le monde. Il cédait, il vacillait. Le réel imprimait sur mon corps, sur ce « je intérieur » que je tente de retranscrire durant tout le livre, sa part de psychose.

Au fond, les attentats ne nous imposent-ils pas une autre lecture du monde fondée sur « l’imprévisible » et une autre façon de percevoir ses habitants, fondée sur la peur ?  
Il me semble que les attentats ont modifié chez nous notre perception du temps, ou du moins la manière dont nous nous inscrivons dans la durée : nous savons désormais que l'imprévisible fait partie de notre vie. Ce qui veut dire que nous avons une conscience plus aigüe de notre présence éphémère - et insensée - au monde : parce que l'un de nous se trouve au mauvais endroit, au mauvais moment, en une fraction de seconde il n'est plus au monde.
Mais il me semble aussi que cette prise de conscience de l'imprévisible qui gouverne désormais nos vies possède une vertu, si tant est que nous acceptions de modifier notre regard sur cette réalité : celle de nous réveiller. Puisque à tout moment l'impensable peut se produire, ne faut-il pas tâcher de se montrer à la hauteur de cette réalité unique qui, une fois perdue, ne nous sera plus rendue : la vie?
À mon sens, cette conscience de l'imprévisible peut réveiller chacun au plus profond dans son rapport à la vie, et à la joie notamment. C'est ce qu'a exprimé par exemple Zeruya Shalev après avoir échappé de peu à un attentat : elle explique qu'elle s'est demandé ce qu'elle allait faire alors du reste de sa vie, et que c'est à ce moment-là qu'elle a décidé d'adopter un enfant.
Quant à la peur, c'est évidemment le danger de ce type de situation : voir l'autre comme une menace potentielle et non plus comme un frère. Se fier à des apparences, à des attitudes. Il me semble qu'une des forces de la littérature précisément, et de l'art de manière plus générale, est de nous apprendre à ne pas accepter une lecture binaire du monde, mais au contraire de nous permettre d'en saisir toute la complexité, et ainsi de ne pas céder à la peur, aux jugements tranchés, à la barbarie. Plus que jamais, j'ai soif de livres, soif de pièces de théâtre, soif de spectacles de danse, de musique. Il nous faut cet élargissement extraordinaire que permet l'art.
 

Pourquoi serait-il « indécent » de rendre compte des résonances intimes qu’ont provoquées en vous les attentats ?
Cette phrase visait surtout à rendre compte de l'indécence qu'il y avait peut-être à mettre en écho un chagrin intime (la perte de ma maison d'enfance), qui ne concernait que moi et ne mettait pas en péril, du moins directement, mon intégrité physique, et un chagrin collectif, qui lui impliquait des centaines de victimes qui avaient perdu la vie parce qu'elles se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment. Il ne s'agissait pas de ne pas rendre compte des incidences intimes des attentats. Au contraire, rendre compte de ces incidences intimes, de la sensation de morcellement et de fragmentation que chacun a pu alors éprouver, me semble nécessaire. De même, j'ai éprouvé un immense réconfort à lire ce qu'expriment des auteurs confrontés quotidiennement dans leur pays à la menace d'attentats.
 

Témoigner de vos inquiétudes, n’est-ce pas aussi aider le lecteur à comprendre les siennes, lui montrer que le sentiment de vacillement du monde, d’irruption de l’irrationnel, que nous avons tous ressenti de manière intime et solitaire après les attentats, a été partagé ?
Je pense que ma réponse à la question précédente vaut également pour celle-ci : c'est en effet une des forces de la littérature que de pouvoir donner au lecteur le sentiment qu'il n'est pas seul à éprouver des émotions, des sensations, sur lesquelles il n'est pas capable encore de mettre de mots. C'est pourquoi je veux réaffirmer à quel point il me semble nécessaire que la littérature explore les zones d'ombres, les zones de silence, d'effroi, de honte, d'oubli : c'est là qu'elle est urgente, nécessaire, puissante, et, paradoxalement, lumineuse.
 

La solidarité et l’altruisme manifestés après les attentats ne sont-ils pas la conséquence vertueuse de l’effondrement qu’ils ont provoqué ?
Oui, c'est exactement ce que j'ai constaté, éprouvé, et cherché à exprimer dans mon livre : il me semble que, lorsque soudain nous sommes confrontés, intimement ou collectivement, à un péril majeur qui menace notre existence, nous sommes ramenés à l'essentiel : demeurer vivant, voilà soudain la seule chose qui compte. Tout le reste, nos petites querelles, rivalités, attentes, paraissent d'un coup complètement dérisoires. Et on ressent ô combien la joie d'être au monde. Dans les heures, les jours qui ont suivi les attentats parisiens, j'ai chaque fois éprouvé cela très fortement, notamment dans le métro où d'ordinaire la plupart des gens ne portent pas d'attention à l'autre. Là, soudain, il y avait une forme de fraternité, de chaleur, manifestes et poignantes : on était là, en vie, tandis que d'autres n'étaient plus là, d'autres qui étaient nos frères, car ils auraient pu être nous mêmes.
 
« Un livre ne résout rien », écrivez-vous plusieurs fois. Et pourtant, à la fin, vous abordez un nouveau rivage. Ce livre vous a-t-il aidée à réussir cette traversée ?
Un livre ne résout rien dans la mesure où il ne peut évidemment rien changer à ces centaines de morts, ni à la perte du lieu qui était celui de ma mémoire. Mais en effet, je crois profondément qu'un livre peut permettre de passer d'un rivage à un autre, en l'occurrence du rivage de l'effroi, de l'indicible, du chagrin, de la perte, à celui où on se tient debout, capable de regarder en face le nouveau monde dans lequel on vit, capable d'affronter nos peurs et de réaffirmer notre désir de vivre, notre désir de saisir, plus que jamais, la splendeur des choses.
Je ne vois pas ce texte comme un journal de bord dans la mesure où j'ai tenté de lui donner une forme littéraire, en trois parties, chacune ayant sa rythmique propre, et chacune traversée par trois temporalités qui se heurtent sans cesse (passé, présent, avenir). Mais, je vois ce texte comme la tentative, mot après mot, de retrouver le sentiment de joie intérieure perdu après la journée du 7 janvier 2015. En ce sens, oui, il est une traversée.

Propos recueillis par Alexis Brocas

À lire : À la fin le silence, Laurence Tardieu, éd. du Seuil, 172 p., 16 €