BAUDELAIRE AU-DESSUS DE LA MÊLÉE

BAUDELAIRE AU-DESSUS DE LA MÊLÉE

Le poète posait un regard critique sur la modernité des oeuvres de ses contemporains. L'exposition remet ses écrits dans le contexte des Salons du milieu du XIXe siècle.

Et si toute la critique d'art de Baudelaire tenait entre ce qu'il énonce à propos de Delacroix en 1846 et ce qu'il écrit à Manet en 1865 ? D'un moment à l'autre, d'un artiste à l'autre, tant d'histoires ont passé, la révolution de 1848 et le coup d'État de 1851, la publication des Fleurs du Mal en 1857 et leur condamnation immédiate, tant de salons, d'expositions, d'engouements, de déconvenues.

En 1846, Baudelaire fait de Delacroix un révolutionnaire exemplaire, n'hésitant pas à employer la métaphore de la « révolution » pour qualifier son oeuvre. Il se reporte par la pensée au temps de sa propre naissance et tente de se faire une « idée du trouble profond que le tableau de Dante et Virgile dut jeter dans les esprits d'alors, de l'étonnement, de l'abasourdissement, de la colère, du hourra, des injures, de l'enthousiasme et des éclats de rire insolents qui entourèrent ce beau tableau, vrai signal d'une révolution (1) ». La Barque de Dante ou Dante et Virgile, annonce du passage du néoclassicisme au romantisme, témoin de la « bataille romantique », fut louée par Adolphe Thiers en 1822 - et Baudelaire ne condamne nullement le principe révolutionnaire, en tout cas l'image de la révolution appliquée au romantisme, à l'éloge de la couleur et du mouvement chez Delacroix, son grand peintre pour toujours. Au début du Salon de 1846, il définit ce dernier comme « le chef de l'école moderne » ou comme « la dernière expression du progrès dans l'art ». Ainsi, les deux notions de moderne et de progrès sont prises en bonne part, sans la moindre réserve, par un Baudelaire partisan du progrès en art.

En 1846, Delacroix est à ses yeux le chef de file ; le vocabulaire a des échos socialistes, et Baudelaire paraît croire que l'histoire a un sens, qu'elle va de l'avant, parcourt des étapes nécessaires, surmonte des obstacles successifs : « Ôtez Delacroix, la grande chaîne de l'histoire est rompue et s'écoule à terre (2). » Or Baudelaire récusera cruellement de telles images progressistes, jugées soldatesques et embrigadées dans Mon coeur mis à nu. Son procès de l'avant-gardisme est dès lors sans appel : « De l'amour, de la prédilection des Français pour les métaphores militaires. Toute métaphore ici porte des moustaches. Littérature militante. - Rester sur la brèche. - Porter haut le drapeau. - Tenir le drapeau haut et ferme. - Se jeter dans la mêlée. - Un des vétérans. - Toutes ces glorieuses phraséologies s'appliquent généralement à des cuistres et à des fainéants d'estaminet (3). » Baudelaire semble désormais brûler ce qu'il a adoré dans les années menant à février 1848 : « À ajouter aux métaphores militaires : [...] Les poètes de combat. Les littérateurs d'avant-garde. Ces habitudes de métaphores militaires dénotent des esprits non pas militants, mais faits pour la discipline, c'est-à-dire pour la conformité, des esprits nés domestiques, des esprits belges, qui ne peuvent penser qu'en société (4). »

« Sur le terrain pourri de la fatuité moderne »

Entre-temps, Baudelaire a été échaudé par l'approbation populaire donnée au second Empire et par les succès industriels du régime, par l'idolâtrie du progrès révélée par la vogue de la presse et de la photographie. Inutile de rappeler longuement ses terribles tirades contre l'idée du progrès à l'occasion de l'Exposition universelle de 1855, « fanal perfide » et « idée grotesque, qui a fleuri sur le terrain pourri de la fatuité moderne ». C'est sans doute ce qui explique sa difficulté à reconnaître en son ami Manet le vrai « peintre de la vie moderne », par exemple dans La Musique aux Tuileries (1862), où Baudelaire apparaît de profil au milieu des dandys du boulevard habillés de noir comme des héros du présent.

Lors du scandale d'Olympia, tableau exposé au Salon de 1865, Manet, très affecté, se confie à Baudelaire, alors à Bruxelles : « Je voudrais bien vous avoir ici mon cher Baudelaire, les injures pleuvent sur moi comme grêle, je ne m'étais pas encore trouvé à pareille fête. [...] J'aurais voulu avoir votre jugement sain sur mes tableaux car tous ces cris agacent, et il est évident qu'il y a quelqu'un qui se trompe (5). » Manet, qui doute de lui-même, escompte que Baudelaire émettra un « jugement sain » sur son oeuvre, tranchera entre l'artiste et ses critiques, lui dira qui « se trompe », lui-même ou ses censeurs. La réponse de Baudelaire, qui n'a pas vu le tableau, est équivoque, dans la fameuse lettre du 11 mai 1865. Elle s'ouvre sur un ton paternel ou avunculaire, celui de l'aîné au cadet, de l'homme d'expérience au jeune homme : « Il faut donc que je vous parle encore de vous. Il faut que je m'applique à vous démontrer ce que vous valez. C'est vraiment bête ce que vous exigez. On se moque de vous ; les plaisanteries vous agacent ; on ne sait pas vous rendre justice, etc., etc. Croyez-vous que vous soyez le premier homme placé dans ce cas ? Avez-vous plus de génie que Chateaubriand et que Wagner ? On s'est bien moqué d'eux cependant ? Ils n'en sont pas morts. Et pour ne pas vous inspirer trop d'orgueil, je vous dirai que ces hommes sont des modèles, chacun dans son genre, et dans un monde très riche ; et que vous, vous n'êtes que le premier dans la décrépitude de votre art (6). » La formule finale a fait couler beaucoup d'encre. Souligné par Baudelaire, ce compliment, qui prend la forme d'une boutade mélancolique, n'est pas séparable de la question rhétorique qui le précède : « Croyez-vous que vous soyez le premier homme placé dans ce cas ? » Baudelaire en sait quelque chose, lui dont le premier recueil a été poursuivi. C'est après avoir invoqué cet hypothétique « premier homme » victime d'un éreintage que Baudelaire traite Manet de « premier dans la décrépitude de [son] art », distinguant le « monde très riche » où Chateaubriand et Wagner exercèrent leur génie, et où l'on se moqua d'eux, et le monde appauvri, décadent, où Manet pratique son talent. La proposition s'entend ainsi : vous n'êtes que le premier (et non pas un modèle) dans cet art décrépit, dégradé, que la peinture est à présent. Baudelaire exhorte Manet à l'humilité. Le terme de décrépitude est l'exact synonyme de celui de progrès, de moderne, dans le langage du poète. Il dénonce ainsi « le sommeil radoteur de la décrépitude » des thuriféraires du progrès lors de l'Exposition universelle de 1855. Bref, vous n'êtes pas le premier artiste éreinté par les critiques ; d'autres l'ont été avant vous, en un temps où l'art était grand ; vous êtes le premier à l'être dans cet état de l'art caractérisé par la foi dans le progrès, c'est-à-dire par la décrépitude.

Fidèle à Delacroix

Dans l'intervalle, durant une vingtaine d'années, le poète aura célébré et éreinté bon nombre d'artistes. Manet n'avait pas assez de caractère à ses yeux ; Baudelaire s'éloigna de Charles Meryon et de Constantin Guys, qu'il avait loués hors de mesure. Mais Delacroix, révolutionnaire malgré lui, fils d'un député de la Convention qui vota la mort du roi, demeura son modèle : « Eugène Delacroix a toujours gardé les traces de cette origine révolutionnaire. On peut dire de lui, comme de Stendhal, qu'il avait grande frayeur d'être dupe (7). » Baudelaire le qualifie de « sceptique et aristocrate », dandy en somme : « Haïsseur des multitudes, il ne les considérait guère que comme des briseuses d'images, et les violences commises en 1848 sur quelques-uns de ses ouvrages n'étaient pas faites pour le convertir au sentimentalisme politique de nos temps (8). » L'hostilité au « sentimentalisme politique de nos temps » et la « grande frayeur d'être dupe », c'est bien, somme toute, l'attitude que Baudelaire observa devant l'art, la littérature et les idées de son époque.

Illustration: Autoportrait et croquis de Charles Baudelaire (1844-1847) ©FONDS GEOFFROY-DECHAUME, CITÉ DE L’ARCHITECTURE ET DU PATRIMOINE, MUSÉE DES MONUMENTS FRANÇAIS

À voir

L’oeil de Baudelaire JUSQU’AU 29 JANVIER 2017, Musée de la vie romantique, Paris (9e).

À lire

Le dernier Baudelaire, LE MAGAZINE LITTÉRAIRE N° 548, à commander sur www.magazine-litteraire. com/ parution/ mensuel-548/

 

CURIOSITÉS DU POÈTE
VISION MITIGÉE

Avant d'innover en poésie avec Les Fleurs du mal, Baudelaire s'était auparavant forgé une conception très singulière de la modernité dans ses écrits esthétiques : entre rejet et fascination. C'est en effet en tant que critique d'art qu'il a fait son entrée dans le monde des lettres, au milieu des années 1840. Pour le cent cinquantenaire de la mort du poète, une exposition entreprend de rendre compte de ses « curiosités esthétiques » : intitulée « L'oeil de Baudelaire », sise au musée de la Vie romantique, elle déroule un parcours en quatre parties. La première rend compte du romantisme ainsi que des débuts littéraires du poète. On y trouve son portrait par Émile Deroy. La deuxième met en lumière Baudelaire comme poète de l'amour, avec un portrait de sa fameuse maîtresse et inspiratrice Jeanne Duval. La troisième est dédiée à la vie moderne, vue à travers les traits de caricaturistes. La dernière s'intéresse à l'attraction et la répulsion que lui inspirait la modernité, avec notamment la Lola de Valence d'Édouard Manet. En tout seront exposées une centaine de peintures, estampes et sculptures évoquées par le poète, accompagnées de ses critiques les plus marquantes. Simon Bentolila