Odes au colosse

Odes au colosse

Centenaire de la mort d'Auguste Rodin. Deux expositions et des parutions saluent le sculpteur. Tandis qu'il se mesura à la matière littéraire, des écrivains de son temps ont tenté de décrire sa fougue créatrice.

Rodin est un des artistes français qui a suscité le plus de passion chez les écrivains de son époque. Ce constat, opéré dès la première phrase de la biographie que Camille Mauclair a publié sur le sculpteur, se vérifie à bien des égards dans l'anthologie Une pensée pour Rodin qui rassemble des textes signés Anatole France, Émile Zola, Edmond et Jules de Goncourt, Jean Cocteau, Jules Renard et Rainer Maria Rilke - aux côtés de personnalités parfois plus surprenantes comme Philippe Geluck, Julien Clerc ou Nikos Aliagas.

Rilke, qui fut son secrétaire et l'un de ses plus grands admirateurs, lui consacra un ouvrage dans lequel il lui rend un hommage passionné et confie l'inspiration générée par les oeuvres du sculpteur sur ses propres créations littéraires. Le poète décrit le travail de Rodin comme il parlerait d'une oeuvre littéraire : « Par l'éducation qu'il s'est donnée, Rodin sait que le corps ne se compose que de scènes de la vie, d'une vie qui peut à chaque endroit devenir individuelle et grandiose, a le pouvoir de donner à n'importe quelle partie de ces surfaces lointaines et vibrantes l'autonomie et la plénitude d'un tout. » Ici on ne peut s'empêcher de penser à La Comédie humaine et à ses nombreux personnages qui, rassemblés, forment la totalité d'une société. C'est d'ailleurs à Auguste Rodin qu'Émile Zola, président de la Société des gens de lettres, commande une sculpture de Balzac en 1891. C'est à lui aussi qu'on demande un bronze de Baudelaire pour un projet de monument commémoratif.

Toutefois, cet intérêt d'esprits illustres pour Rodin ne signifie pas fascination sans bornes et universelle. Sacha Guitry, dans Cinquante ans d'occupations, observe : « Nul homme de génie n'a été plus bafoué, plus méprisé que lui, dans son pays. » Certains de ses contemporains perdent confiance dans le sculpteur et le déconsidèrent, tel Zola qui, face à la tournure que prenait sa commande du Balzac et les polémiques qui lui étaient liées, finit par ne plus suivre le projet. Les frères Goncourt, dans leurs Mémoires de la vie littéraire, écrivent : « L'homme semble avoir une main de génie, mais manquer de conception personnelle, avoir dans la cervelle un brouillamini du Dante, de Michel-Ange, d'Hugo, de Delacroix », le réduisant ainsi à un sculpteur de commandes.

Rodin écrivain

La littérature a nourri son oeuvre : de La Porte de l'Enfer aux bustes de Victor Hugo en passant par son Baudelaire et ses illustrations des Fleurs du Mal. N'y a-t-il pas aussi, derrière le jeune Âge d'airain ou du Penseur, des têtes de poètes ? Le premier, juvénile, frêle mais ferme, élancé vers un espoir symbolique, relève sa tête à bout de bras. Le second, hugolien, victorieux et pensif, a les traits musclés par le temps et le corps alourdi par la réflexion. Son Baudelaire, bien identifié, présente « les lignes caractéristiques du masque baudelairien. [...] le front est énorme, renflé aux tempes, bossué, tourmenté, beau quand même », écrit Rodin à la comtesse Hélène de Nostitz.

Rodin est lui-même l'auteur d'une riche correspondance et de deux ouvrages, une théorie sur l'art réalisée à partir d'entretiens avec Paul Gsell, et surtout un livre consacré aux monuments religieux, Les Cathédrales de France (1914). Dans ce dernier, il confie son admiration pour ce qu'il appelle les « maisons du peuple », et en particulier celles de style gothique. Il écrit : « Il était inévitable que, rayonnant du point de vue mystique au point de vue social, cette expression centrale, cette grande image de la vie spirituelle renouvelât toutes les relations des hommes », ce qui fait d'emblée écho à sa Cathédrale, deux mains droites qui se touchent dans un mouvement légèrement arrondi, à la fois protectrices et harmonieuses. Le motif des mains, aussi récurrent chez Rodin que son travail autour des « abattis », occupe une partie du texte que Rilke consacre au sculpteur en 1903 : « Il y a dans l'oeuvre de Rodin des mains, autonomes, de petites mains qui sans appartenir à quelque corps que ce soit, sont vivantes. [...] Des mains qui marchent, des mains endormies, et des mains qui s'éveillent ; des mains criminelles [...]. Mais des mains sont déjà un organisme complexe, un delta dans lequel de nombreuses vies venues de loin confluent pour se jeter dans le grand fleuve de l'action. Les mains ont une histoire, elles ont en fait leur propre culture, leur beauté particulière [...]. »

La visite d'un Zweig fasciné

Rodin est, en sculpture, ce que Manet est à la peinture, ou Baudelaire à la poésie. Des « peintres de la vie moderne » qui ont rompu les codes et les conventions classiques de leur discipline pour se concentrer sur les mouvements de leur époque. Aujourd'hui perçu comme le père de la sculpture contemporaine, il fut rabroué par les institutions de son époque - trois fois à l'École des beaux-arts, puis au Salon de 1865 - et accéda tardivement à un succès qu'il n'a jamais cessé de viser. Le Grand Palais met en avant l'évolution de formes longuement étudiées, comme c'est le cas d'Ève croquant la pomme, dont les versions sélectionnées, des terres jusqu'aux bronzes, illustrent la perte progressive de leurs ornements puis de leurs membres, jusqu'à leur tête. Comme les grands écrivains réécrivent et se servent d'éléments des premiers écrits pour leurs oeuvres plus mûres, Rodin travaillait l'assemblage à partir de pièces « modelées » sur des années et réutilisées sur le long terme. Stefan Zweig décrit dans son autobiographie sa visite dans l'atelier de Meudon. Il mentionne les nombreuses études, les esquisses et, comme on le sait, la multitude de bras, de jambes, de têtes, les « abattis » en plâtre de part et d'autre de l'immense pièce. Il dépeint un Rodin aspiré dans son travail de correction à la spatule, les allers-retours saccadés entre ses gestes et sa sculpture, et finit par confier : « J'avais appris quelque chose pour la vie. »

Résonances contemporaines

Le rayonnement du sculpteur perdure aujourd'hui, ce que mettent en valeur les deux grandes expositions du centenaire Rodin. La troisième section de celle du Grand Palais parcourt son oeuvre en mettant en avant, par appositions, ce qui relie ses travaux à ceux de Georg Baselitz, Willem De Kooning, Markus Lüpertz ou encore Anthony Gormley, qu'il s'agisse de sculptures ou de dessins au graphite, à l'encre, à l'aquarelle... Le musée Rodin, de son côté, a donné carte blanche à Anselm Kiefer. Dans Les Cathédrales de France, immenses tableaux qui introduisent l'exposition, on retrouve une architecture verticale bousculée par une nappe de plomb diapré et en relief, donnant à voir l'effet d'élévation de certaines sculptures de Rodin retenues par la matière brute de leur socle. Plus loin, de grands livres ouverts et sous vitrines montrent des cathédrales dessinées sur des pages travaillées comme du marbre, et parmi elles des dessins érotiques sur le modèle de ceux que Rodin avait collectionnés dans ce qu'il appelait son « musée secret » : une série d'aquarelles longtemps restées cachées et désormais dévoilées.

AVEC RODIN, Maryline Desbiolles, éd. Fayard, 198 p., 18 E.

EXPOSITIONS

RODIN. L'EXPOSITION DU CENTENAIRE, jusqu'au 31 juillet, au Grand Palais, Paris (8e).

KIEFER-RODIN, CATHÉDRALES, jusqu'au 22 octobre, au musée Rodin, Paris (7e).

OUVERTURE

MUSÉE CAMILLE-CLAUDEL, Nogent-sur-Seine (10). Ouvert depuis le 26 mars 2017. www.musee camilleclaudel.fr/

Extrait

Gorge serrée

Il travaillait, travaillait, travaillait avec toute la passion et la force de son corps puissant et lourd ; chaque fois qu'il avançait et reculait brusquement, la planche craquait. Mais il ne l'entendait pas. Il ne remarquait pas que derrière lui se tenait un jeune homme silencieux, la gorge serrée, heureux de pouvoir regarder travailler un maître aussi unique. Il m'avait complètement oublié. Je n'étais plus là pour lui. Seule la figure, son oeuvre existait encore et au-delà, invisible, l'idée de la perfection absolue.

Le Monde d'hier, Stefan Zweig

À LIRE

AUGUSTE RODIN, Rainer Maria Rilke, éd. de Paris/Max Chaleil, 112 p., 13 E.

UNE PENSÉE POUR RODIN, Edwart Vignot (dir.), éd. Place des Victoires, 220 p., 39,95 E.

AUGUSTE RODIN, ARTISTE LIBRE ET AFFRANCHI, Véronique Mattiussi, éd. Le Cavalier bleu, 150 p., 10,95 E.

RODIN, LE LIVRE DU CENTENAIRE, Catherine Chevillot, Antoinette Le Normand-Romain (dir.), éd. RMN-Grand Palais, 400 p., 49 E.

RODIN. SON MUSÉE SECRET, Nadine Lehni, éd. Albin Michel, 272 p., 35 E.

RODIN. DESSINS ET AQUARELLES, Antoinette Le Normand-Romain et Christina Buley-Uribe, éd. Hazan, 480 p., 27 E.

KIEFER RODIN, collectif, éd. Gallimard/Musée Rodin/The Barnes Foundation, 290 p., 35 E.

AU CINÉMA

RODIN, un film de Jacques Doillon, avec Vincent Lindon, Isïa Higelin... En salle le 24 mai.

MARYLINE DESBIOLLES
RODIN À BRAS-LE-CORPS

Une évocation personnelle des oeuvres et des lieux de l'artiste.

À mi-chemin entre l'essai et l'exploration sensible, Avec Rodin est un hommage. L'auteur d'Anchise (prix Femina 1999) mêle références, anecdotes historiques ou personnelles et évocation des émotions suscitées par les oeuvres de Rodin, par les sites aussi où elles se trouvent. Qu'il s'agisse de l'hôtel Biron, où il a vécu et travaillé, notamment auprès de Rainer Maria Rilke, des places où trônent ses sculptures - comme le Balzac du boulevard Raspail -, de l'atelier à Meudon, lieu de travail et lieu de vie, Maryline Desbiolles suit les pas de Rodin, sans éluder la charge personnelle de cette investigation (elle vit elle-même avec un sculpteur). Évoquant les fréquentations artistiques et littéraires de Rodin (Stevenson, Henley, Bourdelle, Mirbeau...), elle retrace, dans ce récit à la première personne et aux multiples variations temporelles, sa riche existence parisienne, son mariage avec la discrète Rose, ou encore ses liens avec les modèles. « Tout est lié, les dessins, les sculptures, les sculptures entre elles, l'oeuvre de Rodin met à mal la chronologie, les histoires bien ficelées avec un début et une fin, mais elle invente une autre trame, un autre dessein, éclaté, proliférant, mais un de ssein. J'essaie de m'en inspirer. » Une fréquentation vivante, sinon frémissante, du sculpteur. M. F.