Roland furieux

Roland furieux

Vingt ans après la mort de Roland Topor, une exposition restitue tous les terrains de jeu du créateur : dessin, peinture, écriture, télévision, cinéma... Jusqu'au 16 juillet, à la BnF François Mitterrand, Paris, 13e

Roland Topor est souvent présenté comme un artiste polyvalent, mais cette polyvalence a peut-être été un frein à sa reconnaissance. Comme l'explique le plasticien Christian Boltanski, l'aspect « touche-à-tout » aurait rebuté ses contemporains : « C'était un grand, mais sous-estimé, peintre, dessinateur, illustrateur et écrivain - sans parler de ses émissions de télévision et de ses films. Les gens aiment tout classer, donc ils ne peuvent pas comprendre que vous puissiez être à la fois un humoriste et un créateur exceptionnel. » Comme nous l'explique Céline Chicha-Castex, commissaire de l'exposition, Topor est aujourd'hui l'objet de la nostalgie de deux générations : d'une part, celle des lecteurs d'Hara-Kiri, journal satirique auquel il collabora de 1961 à 1966, et enfin celle des spectateurs de « Téléchat », émission culte créée par Roland Topor et Henri Xhonneux en 1983.

« L'actualité, ça m'emmerde »

La dernière grande exposition de Topor remonte à 2004, à Strasbourg. À l'occasion des 20 ans de sa disparition, une rétrospective s'imposait, dans un haut lieu culturel de Paris, ville qui l'a vu naître et mourir. Pour Alexandre Devaux, initiateur de l'événement et auteur du « Cahier dessiné » Topor, dessinateur de presse, le choix du lieu fut évident : « En réfléchissant aux institutions susceptibles de m'intéresser et d'être intéressées par mon projet, j'ai spontanément pensé à la BnF. Elle possède tous les livres de Topor et le plus important fonds de publications et d'estampes. Et puis Topor prend une dimension populaire, il peut attirer du monde. » Deux ans après, l'exposition voyait le jour. Son objectif ? « Placer l'artiste en grand dessinateur, plutôt qu'en seul illustrateur », précise Céline Chicha-Castex.

Chacune des pièces du parcours est dédiée à un de ses modes d'expression : le dessin de presse, l'illustration, le spectacle, et enfin l'artiste et l'écrivain (lire encadré). Ce n'est pas sans calcul que Topor se met au dessin humoristique de presse. Encore étudiant aux Beaux-Arts, le jeune Roland désire une reconnaissance rapide que ne peut lui procurer la peinture. En 1958, son premier dessin paraît dans la revue Bizarre, affiché au tout début de l'exposition. L'homme représenté est son premier personnage fétiche. Avec son style du début du siècle, son chapeau melon, il fait penser à un personnage de Magritte, l'une des influences les plus criantes de Topor. En 1961, l'année où il reçoit le prix de l'humour noir, Topor se dirige vers Hara-Kiri, tout juste créé par le professeur Choron et Cavanna. Lequel se souvient dans son livre Bête et méchant du jour où il a reçu le jeune dessinateur : « Dès ses premiers dessins, il visait haut, pour lui et aussi pour le dessin d'humour, pour le genre même. »

S'il publie de plus en plus souvent dans les journaux, Topor ne se voit pas en dessinateur de presse, de même que certains écrivains collaborant dans les journaux peinent à se considérer journalistes. La politique le laisse plutôt indifférent. « L'actualité, ça m'emmerde », confiera-t-il, en 1973 au magazine Actuel. Ce qui ne l'empêchera pas de multiplier les publications : The New York Times, Die Zeit, Le Monde, Elle, Libération, ou encore... Le Magazine littéraire, où son grand ami et « manager » l'écrivain Jacques Sternberg publiait des éditoriaux au vitriol. Topor illustrera de nombreux livres ; ainsi, L'Architecte (Éric Losfeld, 1959), dont la couverture, exposée dans la partie illustration, figure l'homme au chapeau melon faisant office de tapis d'escalier. Topor a illustré plus de cent livres, tant d'auteurs classiques que de contemporains. Quelques illustrations pour La Jument verte de Marcel Aymé (Gallimard, 1972) sont exposées.

Accointances surréalistes

« Chalut ! » Cela vous dit quelque chose ? Peut-être avez-vous eu à surmonter ce délectable traumatisme que fut « Téléchat », la parodie de journal télévisé présentée par Groucha, le matou au bras dans le plâtre, et Lola, l'autruche au décolleté plongeant. L'émission faisait parler les objets. Et quels objets ! Brossedur, le balai-brosse archiviste au fort accent marseillais, Sophie Dur-à-avaler, la petite cuillère anglaise, Léguman, l'ineffable super-héros des légumes, et bien d'autres marionnettes présentes à l'exposition.

« Depuis l'origine de sa vie créative, Roland Topor s'intéresse à tout ce qui peut mettre à plat la hiérarchie des valeurs », rappelle l'écrivain Philippe Garnier. Ainsi, en 1962, il fut convié par ses amis Jodorowsky et Arrabal à une réunion du groupe surréaliste tenue par André Breton. Voici ce qu'il en retint : « Je suis rapidement sorti m'acheter des Kleenex. J'étouffais ! [...] Breton était le seul juge du bien et du mal. Un vrai proviseur. » Les trois amis créèrent alors le mouvement Panique, qui partage beaucoup avec le surréalisme. Mais qui ne connaît ni hiérarchie, ni dogmatisme, ni sérieux, à l'image de ce que fut Topor. Un rire.

UN CRAYON QUI SAVAIT AUSSI ÉCRIRE

« L'écriture et le dessin ne sont que deux techniques pour salir le papier », déclara Roland Topor. Son oeuvre d'écrivain (republiée par les éditions Wombat) explore tous les genres dans un style limpide et douloureux, aussi reconnaissable que son trait de crayon. En 1960 parut sa première nouvelle, « L'amour fou », clin d'oeil possible à André Breton qu'il admira jeune. Le Locataire chimérique, son premier roman, célèbre pour son adaptation au grand écran par Polanski, est une psychose inspirée par son passé d'enfant juif pendant l'Occupation. Expérience qui irrigua tant son oeuvre de romancier que de dramaturge : L'Hiver sous la table, pièce marquée par la spoliation de sa famille, a été plusieurs fois mis en scène - la version de 2004 a remporté plusieurs molières. Enfin, Joko fête son anniversaire, fable cruelle sur l'exploitation du prolétariat, a été couronné du prix des Deux-Magots en 1970. Largement consacrée, l'oeuvre littéraire de Topor n'est pas à considérer en marge de son oeuvre graphique. Les deux répondent à la même impulsion et portent le même regard, le même talent. S. B.

À VOIR

« LE MONDE SELON TOPOR », du 28 mars au 16 juillet 2017, BnF François-Mitterrand, Paris (13e). Catalogue coédité avec « Les Cahiers dessinés », 240 p., 42 euros.