TRADUIRE LA TRADUCTION

TRADUIRE LA TRADUCTION

Une belle exposition cherche à rendre visible le passage d'une langue à une autre, l'utopie déçue d'un langage universel (via Babel) et la frontière de l'intraduisible.

« Toute bonne traduction doit provenir d'un amour simple et sans prétention », écrivait le grand linguiste du XIXe siècle, Wilhelm von Humboldt, dans son « Introduction à l'Agamemnon ». En inscrivant l'acte de la traduction dans un schéma du désir mesuré, il évacue le fantasme d'une traduction parfaite, qui fait écho à la quête d'une vérité absolue : un rêve qui tiendrait davantage de l'impérialisme que d'une curiosité pour l'ailleurs. C'est ainsi que Barbara Cassin, dans l'exposition organisée au Mucem, à Marseille, prend comme point de départ de sa réflexion le danger que représente le logos et l'illusion d'une langue universelle, renouvelant ainsi la perspective de son livre, Éloge de la traduction.

De Babel à l'intraduisible

Divisée en trois parties qui évoluent de la dimension mythologique à une abstraction quasi psychanalytique de la traduction, l'exposition débute sur l'ambiguïté que suscite la transposition entre les langues. Nécessaire aux échanges entre populations, la traduction génère d'abord le désir d'une transparence commune cristallisée dans le mythe de Babel. Barbara Cassin interroge l'esperanto, le « globish » et toutes les tentatives qui s'essaient à effacer les différences linguistiques. Revisité par des artistes qui traversent les époques - qu'il s'agisse de Brueghel, de Desmazières ou, plus contemporains, du photographe Yang Yongliang et de l'artiste Mel Bochner -, le mythe de Babel apparaît à la fois sublime et effrayant ; fédérateur, mais si standardisant que le paradis de l'union se concrétise progressivement en tour d'immeuble orwellienne où l'on imagine très bien un mode de communication unique et exclusif, telle la novlangue de 1984.

Différentes versions de Poe

Dans une des salles centrales de l'espace organisé en cimaises grises - qui, comme le rappelle le scénographe Jacques Sbriglio, reprenant les analyses de Michel Pastoureau, représentent la « matière grise » -, la traduction littéraire est éclairée par le traitement qu'ont fait Charles Baudelaire, Stéphane Mallarmé et Antonin Artaud des textes d'Edgar Allan Poe. La fascination européenne pour les nouvelles de Poe contrastait avec la piètre réception qu'elles connaissaient dans son propre pays. Or le style de Poe n'est-il pas, précisément, l'archétype d'une écriture de l'étrange ? Parce qu'elle baigne dans le fantastique et dans l'angoisse d'une réalité déformée, bien sûr. Mais aussi dans ce que cet écrivain du Nouveau Monde pouvait avoir de singulier pour des poètes du Vieux Continent, à l'heure où ils cherchaient à briser les conventions littéraires et sociétales.

En langue des signes

Traitée comme un objet politique, la traduction est ici subordonnée à la réconciliation entre les civilisations et les hommes. Trait d'union entre l'Orient et l'Occident, Marseille incarne cet « entre-deux » : un territoire marqué par la multiplicité et propice à la « déterritorialisation » deleuzienne, soit la capacité de déplacements d'un sujet entre les « milieux » - linguistiques, émotionnels, intellectuels, ou encore géographiques - qui l'animent.

L'exposition met en avant des pièces d'art contemporain, des tableaux de Chagall ou de Millet, des manuscrits de l'Antiquité et des classiques de la traduction (la pierre de Rosette). Si une des sphères de compréhension du parcours embrasse explicitement la philosophie (Derrida, Lacan, Deleuze), elle ne saurait s'y réduire. C'est ainsi que l'on retrouve une série de concepts traduits dans la langue des signes de différents pays (Signer en langues, Nurith Aviv et Emmanuelle Laborit), ou que l'on assiste au phénomène sociolinguistique dit du « code-switching » dans les conversations capturées sur le vif à Marseille (Marseille en VO, Médéric Gasquet-Cyrus). L'évidence apparaît dès lors, sinon dans l'impératif de se comprendre tous, dans la libre acceptation de ne pas toujours tout saisir. Ainsi faudrait-il priver les non-initiés des analyses universitaires sous prétexte qu'elles ne leur seraient pas accessibles ? D'autant qu'il existe d'autres entrées à l'intraduisible : celles que permettent l'art, la littérature, ou même la communication usuelle. « Il faut consentir à être non grec ; ou pire : barbare », comme le proclame Barbara Cassin, car l'incompréhension et ses lignes de fuite suscitent aussi la curiosité d'aller chercher plus loin.

À VOIR

APRÈS BABEL, TRADUIRE, jusqu'au 20 mars 2017, au Mucem, Marseille (13002).

À LIRE

APRÈS BABEL, TRADUIRE, Collectif, éd. Actes Sud/Mucem, 272 p., 35 E.

À LIRE AUSSI

ÉLOGE DE LA TRADUCTION, Barbara Cassin, éd. Fayard, 246 p., 19 E.