Optimisme et engagement au Livre sur la Place à Nancy

Optimisme et engagement au Livre sur la Place à Nancy

Pour cette 38e édition, le Livre sur la Place, à Nancy, a su lancer comme il se doit la rentrée littéraire. 

Vendredi 9 septembre, le Livre sur la Place, dans la capitale de l'Art nouveau, a commencé sous les meilleurs auspices. « On se croirait au juin », pouvait-on entendre à la terrasse d’une brasserie de la place Stanislas. À quelques centaines de mètres, sous les chapiteaux, tout un monde commençait à s’activer, écrivains, éditeurs et bien sûr, lecteurs en quête de découvertes, de dédicaces et d’échanges avec des auteurs.

185000 visiteurs, un record pour ce festival

« Ici, on est excités comme d’autres le sont pour les soldes », a plaisanté Hélène, nancéienne qui ne manquerait pour rien ce festival. Pour Vladimir de Gmeline, auteur de La concordance des temps (Éditions du rocher), c’était une première. « Le premier salon, quand on sort un premier roman, c’est une initiation. On écrit tous les jours, seul. Et là on se retrouve au milieu de centaines de gens qui font la même chose que nous. Quelle expérience passionnante que celle de la rencontre avec ses lecteurs! », a-t-il expliqué au Magazine littéraire. En effet, il s’agit chaque année du véritable lancement de la rentrée littéraire, où des auteurs parmi les plus médiatisés s’expriment dans des salles au complet. D’après Françoise Rossinot, organisatrice de l’événement, jamais le Livre sur la Place n’avait attiré autant de monde. 185000 personnes y étaient pendant les trois jours. 30000 ont assisté aux rencontres. Nombre de libraires se sont retrouvés en rupture de stock. 


Vendredi 9 septembre, après-midi au Livre sur la Place

Une nouveauté : le Prix Stanislas récompensant un premier roman

Le Livre sur la Place, c’est aussi la remise de cinq prix. En fin de matinée, sous l’estrade du forum France-Bleu, Elodie Llorca a reçu le Prix Stanislas pour son premier roman La Correction (Payot et Rivages). Véritable nouveauté de cette trente-huitième édition, ce prix récompense l’auteur d’un premier roman de la rentrée. L’écrivain, interviewée par le président du jury Serge Joncourt, est revenue sur les deux ans d’écriture de son livre. Après avoir comparé Elodie Llorca à Kafka, son interviewer l’a cependant mise en garde: « Le piège, c’est de tomber dans une trop grande confiance en soi. » 

Le Prix des Libraires - Le Point a aussi de quoi rendre confiant son lauréat: ces trois dernières années, le vote des quelques libraires nancéiens qui composent le jury a été le même que celui des Académiciens Goncourt quelques semaines après. Mathias Enard le remportait en 2015 pour Boussole (Actes Sud). C’est désormais au tour de Jean-Baptiste Del Amo de recevoir le Prix des Libraires pour Règne animal (Gallimard), qui retrace du début à la fin du vingtième siècle l’histoire d’une exploitation familiale en passe de devenir un élevage porcin. Si Règne animal traite de la dérive d’une humanité acharnée à dominer la nature, son auteur, militant de la cause animale, se défend pourtant d’écrire un livre à thèse: « Mon militantisme n’est pas à l’origine de ce roman », que ce végétalien revendique comme une pure fiction. De quoi convaincre les académiciens Goncourt? 


Jean-Baptiste Del Amo reçoit le Prix des Libraires pour Règne animal

Le Prix Livre et Droits et l’Homme a été remis à Michel Eltchaninoff, dans cette grande salle de l’Hotel de ville aux dorures et aux fresques classiques. Quelques mois après la sortie de son livre Les Nouveaux Dissidents (Stock), pour lequel il est parti à la rencontre de ceux qu’il juge être les dissidents d’aujourd’huil’écrivain a dressé un bilan inquiétant des droits de l’homme dans le monde, trop souvent évoqués de manière péjorative, synonymes de politiquement correct aux yeux de ses détracteurs.


Michel Eltchaninoff reçoit le Prix Livre et Droits et l’Homme pour Les Nouveaux Dissidents

Le Prix France Bleu Lorraine, récompensant un écrivain local, a été remis à Hélène Gestern pour L’Odeur de la forêt (Arléa). Ce quatrième roman traite de la mémoire et du pouvoir de la photographie. 

Enfin, c’est à l’Opéra national de Lorraine que les Académiciens ont remis le Prix Goncourt de la biographie à Philippe Forest pour Aragon (Gallimard). Si le vote a été unanime, comme l’a rappelé Bernard Pivot, l’écrivain a relevé une ironie du sort, avec un humour teinté de reproche: « Aragon n’avait pas de chance avec les prix. Il n’a jamais été en lice d’un Goncourt. »


Philippe Forest reçoit le Prix Goncourt de la biographie pour Aragon

Philippe Claudel : « Le langage politique est de plus en plus insupportable »

James Ellroy, Alain Mabanckou, Kamel Daoud, Elisabeth Badinter et bien d’autres se sont exprimés tout le week-end devant des milliers de personnes. Bien souvent leurs discours abordaient des thèmes transversaux. Certains ont marqué par leur gravité, ce fut le cas de Philippe Claudel. Après être revenu sur son enfance et les moteurs de sa création, le président du Livre sur la place a fait part de ses craintes quant à cette « dévaluation du langage » qui le frappe de plus en plus : « Nous allons vers un appauvrissement du langage qui s’étend aux niveaux médiatique, politique et dans la vie courante. On appauvrit les mots pour forger le mensonge. (…) Le langage politique est de plus en plus insupportable. La pensée ne s’incarne plus dans les mots et c’est là que la littérature a un rôle à jouer, car la pensée a pour lieu les livres, un des seuls endroits où on peut encore trouver du sens. » Et l’académicien Goncourt d’évoquer les attentats qui ont frappé la France, se demandant combien de temps il faudra à la littérature pour retranscrire ces événements, même si certains écrivains nourrissent déjà leurs romans de cette matière.

La laïcité au cœur du festival

L’écrivain algérien Kamel Daoud, de son côté, n’a pas eu un discours des plus optimistes. Et on peut le comprendre. En plus de sentir peser sur lui une fatwa, le Prix Goncourt du roman 2015 a été régulièrement accusé, par une extrême gauche qui « biaise la tolérance au nom de la tolérance », d’alimenter des fantasmes islamophobes pour ses propos critiques envers l’Islam radical, et la place qui y est faite aux femmes. « Elles représentent ce qu’ils (les islamistes, Ndlr) veulent nier, (…) le lien à la vie, à l’imaginaire, à la liberté », a-t-il rappelé devant un public silencieux, peu avant de sortir cette diatribe accueillie par des ovations, sans destinataire particulier : « Ce que je n’aime pas, c’est votre burka, pas vous. » L’ancien journaliste, fatigué d’être « considéré comme un traitre », a du répondre à cette question inévitable : Fallait-il interdire en France le burkini ? Sa réponse fût sans ménagement : « Je suis contre l’amputation de la totalité du corps ». Et ce n’est pas Elisabeth Badinter, chantre de la laïcité, qui allait lui donner tort. Dans cette salle d’opéra pleine, où 1400 personnes n’ont pas pu accéder selon les organisateurs, la philosophe a qualifié le port du burkini sur les plages de Nice d’ « impolitesse » et d’ « indifférence » envers les « concitoyens » qui ont vécu le drame. « Depuis l’affaire du voile à l’école, se souvient-elle par ailleurs, le grignotage de nos valeurs s’est produit sans qu’on agisse. Les extrémistes avancent pion par pion. » Mais l’intellectuelle a tout de même tenu à rappeler que « la laïcité est tout sauf la haine des religions, c’est plutôt une promotion de la diversité ».


L'écrivain algérien Kamel Daoud

Alain Mabanckou, l’éternel optimiste

D’autres se sont montrés plus optimistes, comme Alain Mabanckou, dont le dernier livre Le monde est mon langage vient de paraître chez Grasset. Comme on pouvait l’entendre à la sortie de sa conférence à l’Hôtel de ville, il a tenu « ce genre de discours qui fait du bien ». L’écrivain congolais s'étonne même lorsqu'il constate en France tant de pessimisme. Et contrairement à Philippe Claudel, il reste convaincu que la langue française se porte bien, notamment grâce à la francophonie : « En France, les pessimistes veulent pleurer sur la dépouille de la langue française, dire ‘Asthérix et Obélix n’opèrent plus’, alors que quand vous écoutez le bruit du monde, la sonorité du français est presque partout. » Et le professeur au Collège de France de plaisanter avec une petite histoire, qui a déclanché l’hilarité de son public : « Le Français, c’est aussi la langue de la colère. Mon père disait : ‘Arrêtez tout ça parce que sinon je vais parler en français’ ».


Rencontre avec Alain Mabanckou à l'Hotel de ville

C’est également à propos de son père que Joann Sfar a fait pleurer de rire son public. A l’occasion de la sortie de son livre Comment tu parles de ton père (Albin Michel), hommage à son défunt géniteur, le romancier a fait montre de sa virtuosité d’humoriste dans une des salles de la préfecture pleine à craquer. Pendant les préparatifs de la cérémonie des funérailles de son père, le dessinateur a fait la découverte de son prépuce, dans une valise au milieu des photos de famille. On peut comprendre la réaction de l’animatrice, se tordant de rire : « Difficile d’enchaîner après ça ».

Simon Bentolila

Découvrez notre numéro Spécial rentré littéraire, en kiosque le 18 août