Le fondateur du roman réaliste

Le fondateur du roman réaliste

Avec Le Rouge et le Noir, Stendhal invente véritablement le roman réaliste : un récit où pas une action, pas une pensée n'est déterminée par le jeu social. Julien Sorel doit avant tout « gagner son pain ».

Je regarde et j'ai toujours regardé mes ouvrages comme des billets de loterie. » La postérité a tranché : les deux « billets gagnants », ce sont les romans, et plus particulièrement Le Rouge et le Noir et La Chartreuse de Parme. Une sélection sévère, injuste aux yeux des nombreux happy few qui aiment sinon tout Stendhal, du moins pas seulement les deux romans consacrés. Et ces amateurs au sens premier du terme : ceux qui aiment de Stendhal voient certes avec plaisir que l'oeuvre de leur auteur « bouge », que Le Deuxième Sexe et le féminisme ont révélé l'extraordinaire Lamiel, que les dernières décennies ont vu la promotion de Lucien Leuwen au programme de l'agrégation de lettres pour le bicentenaire de la naissance, en 1983, des nouvelles dorénavant considérées comme des fictions autonomes et non plus comme de simples satellites des grands romans, et, surtout, de la Vie de Henry Brulard, qui profite de l'actuelle vogue de l'autobiographie. Mais cette récente dérive du continent stendhalien n'affecte pas encore sensiblement les jugements reçus, et pour l'heure, Stendhal, c'est encore et toujours l'auteur du Rouge et de La Chartreuse. Deux romans très différents, deux romans qui ont généré des enthousiasmes divergents, des passions et des interprétations fort contrastées, deux espèces repérables de lecteurs « frères ennemis » : les « rougistes » et les « chartreux ».

Parce que le roman italien, après Waterloo, tourne le dos au xixe siècle, largue les amarres historiques et conte les aventures très picaresques, très romanesques de Fabrice del Dongo dans une Italie anachronique et passablement irréaliste la cour de Parme doit infiniment plus à la cour de Louis XIV - une cour livresque que le romancier décrit à travers Molière, La Bruyère et Saint-Simon - qu'à n'importe quelle petite cour italienne, de Modène, de Milan ou d'ailleurs, dans une vaporeuse ville plus symbolique qu'ancrée dans l'Italie de Metternich, parce que La Chartreuse de Parme est un récit léger, délesté de tous les détails prosaïques, balzaciens, qui caractérisent les romans du versant français Armance, Le Rouge et le Noir, Lucien Leuwen, Lamiel, parce que La Chartreuse est une fable musicale, picturale, poétique que n'a-t-on pas écrit sur les tonalités corrégiennes et mozartiennes de « l'histoire de la duchesse Sanseverina » !, le dernier roman publié est communément considéré comme le meilleur, comme « le » chef-d'oeuvre de Stendhal.

Un Rouge d'un ton inédit

Cela dit, dans l'histoire du roman européen, ce n'est assurément pas La Chartreuse qui fait date et brèche : le roman qui innove, qui découvre « une portion jusqu'alors inconnue de l'existence » 1, c'est Le Rouge et le Noir 1830. Et ce qui, pour la première fois, apparaît franchement dans le roman de Stendhal, sociologue avant l'heure, ce sont les déterminations historiques, politiques, sociales, culturelles, qui modèlent l'individu. Exit le caractère classique autonome, blockhaus, monade sans porte ni fenêtre, essence non conditionnée par l'existence. La généalogie du moi oblige à remiser l'idée d'un ego personnel au placard des illusions perdues. L'intimité est une chimère, le moi est une passoire, un moulin ouvert à tous vents, formaté par l'environnement familial, social, local, historique, économique, politique, etc., et si la Vie de Henry Brulard est la plus moderne des autobiographies, c'est pour avoir montré, entre autres découvertes, comment l'individu est impressionné, profondément marqué, tatoué par le milieu originel. Stendhal est le premier à avoir placé l'homme dans son biotope naturel : la société, l'Histoire.

La chronique de 1830

Dans son monumental ouvrage, Mimésis. La représentation de la réalité dans la littérature occidentale 2, Erich Auerbach signale l'importance de Stendhal en ces termes : « Dans la mesure où le réalisme sérieux des temps modernes ne peut représenter l'homme autrement qu'engagé dans une réalité globale politique, économique et sociale en constante évolution - comme c'est le cas aujourd'hui dans n'importe quel roman ou film -, Stendhal est son fondateur. » On ne saurait mieux dire. Si Le Rouge n'était que l'amplification d'un fait divers ou l'expression de quelques fantasmes beylistes, il ne vaudrait pas lecture. Il y a dans la « chronique de 1830 » des ingrédients qu'on ne trouvera « nulle part ailleurs » avant ce récit, des perspectives, des « exploits cognitifs » M. Kundera dont la puissance d'effraction romanesque est aujourd'hui perdue, et précisément, à cause de Stendhal. Et plutôt que de « textrapoler » à l'infini sur le sens du « rouge », du « noir », ou du bonheur en prison, mieux vaut sans doute revenir à l'essentiel, en quelques mots.

Le Rouge et le Noir est une « chronique », un « miroir » de la Restauration, et tous les personnages qui peuplent la fiction sont non des abstractions psychologiques, mais des types historiques. Comme l'écrit Stendhal lui-même le meilleur critique, le meilleur lecteur de Stendhal est Stendhal dans un article destiné à présenter son roman au public italien, M. de Rênal et Valenod « sont les portraits de la moitié des gens aisés en France vers 1825. M. de Rênal est l'homme ministériel, l'homme important des petites villes. M. Valenod est le jésuite de robe courte, tel qu'il était en province... » Le maire de Verrières, Valenod ou le marquis de La Mole ne sont pas des caractères atemporels, mais le portrait d'hommes concrets, datés, produits par les moeurs nouvelles de la France révolutionnée. Tous les protagonistes sont ainsi campés, situés, et classés dans l'un ou l'autre libéral ou ultra des partis de l'époque. Dans quel autre roman, avant la « Chronique de 1830 », les personnages sont-ils éclairés, expliqués par leurs affinités électorales ? M. de Rênal n'est plus seulement le comique mari trompé par sa femme et le jeune amant, le cocu de la tradition, c'est un ultra cocufié par un ennemi de classe : la chambre de Mme de Rênal est aussi une chambre politique, et la rivalité entre Valenod le bourgeois devenu baron qui prendra un grand plaisir à demander la tête du plébéien Julien n'est pas seulement personnelle. Dans Le Rouge et le Noir, les traits de caractère l'hypocrisie du héros est une technique de survie sociale, l'orgueil de Mathilde est le fruit de son éducation aristocratique, etc., les comportements la peur de Dieu et la piété de Mme de Rênal résultent de l'inculcation subie au Sacré-Coeur ; dans la droite ligne des romans « frénétiques », l'attitude finale de Mathilde - garder la tête de son amant - ne fait que signer littéralement « l'amour de tête » parisien, etc., les idées, les prises de position politiques, le langage Franc-Comtois monté de sa province à Paris, Julien ignore tout de « la langue des salons », et multiplie les impairs, la « vision du monde », et même « l'intime » imaginaire celui de Mathilde de La Mole, hanté par le xvie siècle, les guerres de Religion et son ancêtre Boniface, n'a rien à voir avec celui du plébéien Julien, marqué par Napoléon et la Révolution, il n'est rien au plus secret de l'individu qui ne soit une intériorisation du social. Et c'est bien évidemment au héros qu'il revient d'illustrer cette « idée neuve ».

De fait, la psychologie et la trajectoire de Julien Sorel ne sont pas séparables de son origine provinciale, du mode d'éducation en vigueur dans la scierie paternelle entre le père et le fils, les rapports sont « sanglants » ; enfant battu, Julien rend coup pour coup : de là le crime de Verrières, de la Restauration le petit paysan apprend par coeur la Bible dès qu'il se rend compte du poids du prêtrisme dans la monarchie restaurée, de l'examen comme moderne rite de passage où qu'il aille, Julien subit des interrogatoires ; au séminaire, une mauvaise réponse le relègue dans les profondeurs du classement ; lors du procès, son discours hors de propos vaut condamnation : Sorel cou coupé, et du prix d'un précepteur. On l'a trop peu souligné : le premier héros « sérieux » salarié, le premier héros qui voit sa valeur dépendre étroitement de son prix sur le marché du travail est Julien Sorel, dont pas une des pensées, pas une des stratégies, pas une des actions n'est totalement étrangère à la nécessité de « gagner son pain ». Tels sont quelques-uns des « petits faits vrais » qui ont fait du Rouge une « chronique » qui a sa place dans l'histoire du roman réaliste européen.

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