Michel Butor, le goût de la marge

Michel Butor, le goût de la marge

Michel Butor, un des piliers du Nouveau Roman, est décédé hier à l'âge de 89 ans. Découvrez notre grand entretien paru dans le numéro 454 en 2006.

Rencontre avec Michel Butor entre deux voyages, dans sa bâtisse près du lac de Genève. L'auteur retrace un emploi du temps long d'un demi-siècle, tout entier occupé à découvrir, représenter et expérimenter le monde.

Michel Butor, à l'oeuvre aussi démesurée qu'inclassable, est fêté pour ses 80 ans avec tous les fastes que l'on réserve aux héros de la littérature : grande exposition à la BNF, colloques, édition de ses oeuvres complètes en quinze volumes, lectures publiques... L'événement inaugure-t-il un nouveau type de célébration - l'anniversaire national - somme toute beaucoup plus sympathique que les funérailles du même nom ? En tout cas, l'initiative va comme un gant à cet octogénaire romancier, essayiste, poète, qui n'a jamais rien fait comme tout le monde et dont l'énergie créatrice ne désempare pas, si l'on en juge par la cascade de nouveaux titres qu'il vient de publier. Il y a un mystère Butor. Toujours revêtu de ses salopettes cousues sur mesure par sa femme, Marie-Jo, arborant une barbe de patriarche à la Marx tendance Groucho, souriant avec la douce bienveillance de Bachelard, mais tout aussi prêt que son vieux maître à s'emporter pour parler des ravages de l'ignorance et de l'injustice, Michel Butor a pris sa prétendue retraite depuis 1991, à deux pas du lac de Genève, dans une ancienne et vaste bâtisse, bourrée de livres et de papiers, dont le nom contient tout un programme : L'Écart. C'est là que je suis allé lui demander des nouvelles du monde, de son itinéraire et de son oeuvre. Mais en me pliant scrupuleusement à ses dates, en profitant d'une de ses poses à L'Écart, car Michel Butor ne tient pas en place : une semaine plus tard il fallait aller le retrouver aux États-Unis, le mois suivant au Portugal puis au Pays basque, et cet hiver - qui sait ? - en Chine ou en Australie. De quelle matière de rêve est donc fait cet inépuisable voyageur ?

Pierre-Marc de Biasi. Pour beaucoup, vous êtes resté l'auteur de La Modification, un livre de 1957 qui aura tout de même été, juste un siècle après, votre Madame Bovary : du jour au lendemain, il vous avait rendu célèbre. Quel effet vous font les oeuvres de cette période aujourd'hui ?

Michel Butor. J'ai eu conscience de cette chance, au moment du prix Renaudot, et je me souviens qu'à l'époque, j'avais essayé d'en profiter pour écrire un livre difficile : Degrés, un roman austère sur l'enseignement. C'est assez vertigineux pour moi de relire ces textes dans lesquels je n'avais plus remis le nez depuis cinquante ans. Je m'y suis plongé, pour leur réédition. Ce qui me frappe le plus, étrangement, c'est leur actualité. Degrés, par exemple, est un roman ardu, il faut s'accrocher, mais les questions que j'y posais sont celles d'aujourd'hui.

Votre bibliographie, à ce jour, compte un peu plus de 1400 textes publiés. C'est énorme !

Oui, c'est énorme, mais j'ai toujours été impressionné par les corpus massifs, par les écrivains dont l'oeuvre devient démesurée et se développe avec une grande variété : Balzac, Hugo, Zola, Jules Verne... À partir d'un certain moment, j'ai peut-être été tenté par l'idée de rivaliser avec ces monstres du xixe siècle que je considère comme des modèles.

Et vous voilà donc au travail sur un projet d'édition intégrale de vos oeuvres. Vraiment intégrale ?

Par définition, les oeuvres complètes sont toujours incomplètes. Disons que cette édition tend vers une certaine intégralité. Mais c'est déjà considérable. Le tome I contient les romans et ce qui y ressemble ; les deux suivants sont consacrés au Répertoire, et à quelques essais : Histoire extraordinaire, Essai sur les essais, La Rose des vents, et puis le Dialogue avec 33 variations de Ludwig van Beethoven sur une valse de Diabelli. Après cela, mon éditeur Joaquim Vital insiste pour que le tome IV soit consacré à un premier volume de poésie : depuis les tout premiers textes poétiques, antérieurs aux romans, jusqu'à Envois. Mais dès le tome V, on reprendra le fil chronologique avec Le Génie du lieu, Mobile, etc. Et puis, il y aura un volume avec Matière de rêve, un autre avec les Improvisations... Au total, je pensais pouvoir faire tout tenir en dix volumes, mais non : il va falloir plutôt en prévoir quatorze ou quinze. Sans compter les Entretiens, qui devront être traités après.

D'autant plus qu'entre-temps, vous allez encore aggraver la situation... Trois nouveaux titres de poésie, coup sur coup, en deux mois : Octogénaire, Seize lustres et Le Sel.

Oui, c'est mon intention et c'est bien pour cela que je prévois quinze volumes. La poésie y tiendra une place importante. À l'époque où j'écrivais des romans, je me suis interdit d'écrire de la poésie. Je voulais tout concentrer sur l'écriture narrative, que la poésie soit le roman lui-même. Et puis, au bout d'un moment, ça a explosé. J'ai commencé à travailler avec les peintres, et j'ai fait pour eux des textes qui allaient spontanément vers la poésie. Cette incursion a un peu irrité le milieu des poètes : « Ah ! ce Butor, c'est un romancier connu, ça devrait lui suffire. Poète, vraiment non, ce n'est pas un poète ! » Et puis, comme je me suis entêté, on a fini par accepter l'idée. Et aujourd'hui, on me sollicite en tant que poète, je suis invité au Printemps des poètes... J'en suis très fier et cela m'amuse beaucoup.[Lire la suite]

 

Par Pierre-Marc de Biasi

Photo : Michel Butor ©BERTRAND LANGLOIS/ UPI /AFP PHOTO

À lire aussi

Michel Butor : « Le rêve d'une langue universelle »

À voir sur Youtube

Découvrez notre numéro Spécial rentré littéraire, en kiosque le 18 août