Disparition d’Anne Dufourmantelle : penser le monde, panser les hommes

Disparition d’Anne Dufourmantelle : penser le monde, panser les hommes

Dans ses livres, elle pensait les secrets du monde. Dans son cabinet, elle pansait les blessures des hommes. À 53 ans, ce vendredi 21 juillet, la psychanalyste et philosophe Anne Dufourmantelle s’est noyée alors qu’elle tentait de porter secours à des enfants. Elle laisse derrière elle, une œuvre altruiste qui nous aide à vivre.

Philosopher, c’est apprendre à risquer. Voilà une possible devise pour cette femme qui concevait la vie comme un sacrifice. Lorsqu’au large d’une plage du Var, à Ramatuelle, elle voit deux enfants se noyer dans la mer, Anne Dufourmantelle n’hésite – malgré une météo délétère : drapeau rouge et baignade interdite – à les secourir. Les deux enfants sont sauvés mais la philosophe est emportée par une mer déchaînée.

« Quand il y a réellement un danger auquel il faut faire face (...), il y a une incitation à l’action très forte, au dévouement, au surpassement de soi » confiait dans un entretien à Libération celle qui connaissait si bien, pour reprendre l’un de ses titres, « la vocation prophétique de la philosophie ». Dans ce livre, elle reprend les réflexions menées dans sa thèse de philosophie – soutenue en 1994 sous la direction de Jean-François Marquet – et médite sur les personnages mythologiques et bibliques de Cassandre et Jonas. Deux héros aux destins tragiques qui ne la quitteront jamais.

Née en mars 1964 à Paris, Anne Dufourmantelle a grandi dans un environnement marqué par les sciences humaines. Fille d’un homme d’affaires helvético-écossais proche du célèbre penseur de l'écologie politique Ivan Illich et d’une mère psychanalyste, disciple spirituelle de Carl Gustav Jung, elle passe une grande partie de sa jeunesse en Espagne et en Amérique centrale.

Avant de suivre le chemin freudien de sa mère, Anne Dufourmantelle se lance dans des études de philosophie. En 1994, elle obtient son doctorat de philosophie à la Sorbonne et obtient un diplôme dans la prestigieuse Brown University de Rhode Island.

Enseignante à l’École nationale supérieure d'architecture de Paris-La Villette et à la New York University, elle donnait également des séminaires à l’Institut des Hautes Etudes en Psychanalyse de l’ENS.

En parallèle, Anne Dufourmantelle ne cessait d’écrire. Elle fut une écrivaine prolifique à l’origine d’une vingtaine d’essais qui, comme dans Puissance de la douceur ou Éloge du risque, mêlent méditations philosophiques et analyses psychanalytiques. En 2015, elle avait également sorti un roman, L'envers du feu, un thriller psychologique et initiatique qui met en scène un jeune américain, obsédé par une inconnue et perdu dans le labyrinthe du mensonge.

Spinoziste convaincue, proche de Jacques Derrida - avec qui elle cosignera un essai intitulé De l'hospitalité (Calmann-Lévy, 1997)- et de la subversive Avital Ronell, Anne Dufourmantelle s'est attachée, tout au long de son œuvre, à interroger ce qui permettait selon elle d’opérer le lien entre la philosophie et la psychanalyse, à savoir les relations entre liberté et fatalité.

« Psychanalyste venue de la philosophie » comme elle aimait se décrire, Anne Dufourmantelle interprétait les rêves pour tenter de déchiffrer « l’énigme onirique du monde ». Elle savait aussi bien penser le don et l’abandon que la douceur et le silence. Une pensée qui s’offrait toujours à l’autre car finalement, « là où on loge le plus intimement, c’est là où l’autre a fait effraction ».

 

Ruben Levy

 

Photo : ©Roberto Frankenberg/Lefestivaldulivre